Reverdie (bis)

Poésie, Poésie en prose | Posted by Picarof décembre 30th, 2011

La neige avait fondu, l’exil enfin se terminait.

Ce n’était pas dans un sourire, ce n’était pas dans un amour, ce n’était pas dans un triomphe que les retrouvailles avaient eu lieu mais sur un champ de ruines, à l’heure où les vautours eux-mêmes avaient abandonné les lieux.

Il ne restait plus rien, au terme de la guerre, plus rien qu’une rivière cristalline. Le lion vaincu par la panthère, la panthère par le chat, le chat par la tortue, la tortue par le temps, chacun dans le carnage avait goûté de l’autre, content d’être debout quand il se couchait sur le sable pour accueillir élégamment la vermine affamée.

La neige était tombée, comme la brume avant la guerre. Et quelle brume ! Je vivais alors dans les clartés impossibles ! La brume était terrible, ainsi fut cette neige blanche, blanche comme les cimetières.

Puis dans le froid, il y eut du silence. Moi, j’étais là, j’étais Hiroshima. J’acceptai ce silence et il m’accepta aussi. Je crois. Je croyais de nouveau, sans renier mes hérésies. Mais qu’elle est belle nue ! Et diable, si de nouveau j’écris, c’est que nous sommes en guerre de nouveau, toujours, encore en guerre ! Je me souviens à peine de la reverdie, de ce cœur réuni qui souriait, de ce chant mélodieux, de cette sève libre… Mais puisqu’encore il faut partir, un baluchon et un bâton, hop ! Jouons la comédie de l’an, de ses saisons, en attendant le temps des nudités, des morts et des naissances, en attendant Janvier aux deux visages, Février à la faux… Attendons le printemps, qu’éclatent de nouveaux des guerres viscérales.

Le réveil.

Poésie en prose | Posted by Picarof juin 18th, 2011

Gris, le monde.

Qui me disait, je l’écoutais. Qui me voulait, je m’y offrais. En souriant ou en bâillant.

Le temps se consumait entre mes doigts, je sentais des cendres salées me ronger les joues, en arcs lunaires.

Elles me tombaient sur les habits, ensuite, en gros paquets de mois, qui sous le choc se révélaient poussières granuleuses.

Vois cette poudre, là, c’est une matinée. Cette autre sur ma manche, un moment de lecture. Et là, oh sur le tapis – notre premier baiser d’été.

La cendre au tissu se mêlait pour le salir ou le laver, je ne saurais pas dire – quelle importance ? Quoi qu’il en soit, mon vêtement s’usait. Il se laissait ronger par les larmes intrusives de l’horloge, qui ne se gêne jamais.

Mon dépérissement, aussi conscient qu’inéluctable, en avait fini de me révolter tandis que le désespoir en moi se détachait de sa tristesse familière. De la déréliction, je ne sentais plus que le soulagement de n’avoir plus rien à redouter, plus rien à fuir. J’étais ici et maintenant face à l’abîme et nous nous regardions, comme deux amants chamailleurs qui se retrouvent et se reconnaissent, après l’orage.

Était-ce une récompense ? Un lot de consolation ? Sur ma figure, comme sur celle d’autres avant moi, le sablier de sel avait planté un sourire atone, tiède, désabusé. Les grands bouddhas dorés, Mona Lisa… les condamnés à mort ; ceux-là savaient notre secret. Chacun le murmurait à sa façon – mais les oreilles s’usent si vite !

Béate, au milieu de mes cendres, je souriais imaginant le jour où elles auraient mangé tout le tissu de mon habit, s’attaqueraient à celui de ma peau, entameraient les os ensuite et pour finir dévorerait mon nom.

Vanitas vanitatum et omnia vanitas.

En me déshabillant, la cendre étouffait tout autour de moi les espérances une à une – comme un éteignoir enlace sans la toucher la mèche d’une bougie. La chaleur doucereuse des illusions de jour en jour ne me concernait plus et tandis que je me décollais du monde, j’avais froid de plus en plus.

Une chaise, une pièce vide, et voilà une vie. Depuis que j’avais plongé mes yeux dans ceux de l’éternel, les choses importantes tout en m’amusant me rendaient  nostalgique. Je frissonnais, glacée, et le froid me disait, en palpant mon squelette :

«Je suis le permanent, l’originel. Bientôt tu seras mienne, et tu me deviendras.»

Je souriais, docile fiancée des morts. N’avais-je pas été la fiancée fragile de quelque homme ? Non, même pas, mais j’en avais rêvé sérieusement, en des temps engloutis.

C’est ça, cette lueur, cette réminiscence. Un souvenir d’avant. Je revoyais, comme on revoit en rêve, l’être que j’avais été : rouge, éclatante, acharnée, colérique. Étais-je libre en ces temps-là ? Non, je me débattais dans la forêt de mes terreurs et de mes souhaits, brassant de l’air en vain pour éviter le Silence et l’absurde. Il m’effrayait, le minotaure…

Pourtant je n’étais pas venue au centre de ce labyrinthe pour regarder tomber la neige. Je n’avais pas lutté pour ça ! Puisque le temps emporte tout, pourquoi rester sur une chaise, à attendre la mort ? Autant suer un peu…

Alors, au centre de ce labyrinthe, qui n’était que grisaille, ombre indéterminée, j’ai tracé sur le sol un grand damier. Noires, blanches, les cases m’en faisaient mal aux yeux.

J’avais mal aux poumons de sentir à nouveau le souffle qui me traversait. Et l’eau, enfin, a coulé de nouveau.

Neiges

Poésie libre | Posted by Picarof décembre 1st, 2010

Le passage d’un fou
En fit un tas de boue.
Mais comme elle fut belle !

Ni feu ni glas le corps
Qui abolit le blanc
N’est jamais transparent.

Nie les neiges, nie les eaux ;
Le solfège des os.

Il me reste les marges
La mémoire et l’image
De l’aride désert ;

Mais quand je marche, folle,
Je me prie en silence
«Espérons que je danse».

Nie les neiges, nie les eaux ;
Le solfège des os.

Vagues

Petites choses | Posted by Picarof décembre 1st, 2010

Chimériques blablas,
Un semblant de schmilblick ;
Méfiez-vous des trompe-l’œil
Leur profondeur fictive
N’égalera jamais
L’océan silencieux.

L’odeur de soi

Histoires | Posted by Picarof novembre 22nd, 2010

– Tu te grattes encore !

– Je ne me gratte pas ; je râcle.

– T’essaies de faire quoi ? Tu vas te faire mal à gratter comme ça. Arrête. Et puis ça me fait peur.

– J’essaie juste d’enlever cette couche d’huile qui me recouvre.

– Quelle couche d’huile ? Tu as pris deux douches, aujourd’hui. Les murs dégoulinaient. On aurait dit qu’ils suaient.

– Tu ne sens pas, cette odeur sur ma peau ?

Elle sent.

– C’est l’odeur de ta peau, c’est tout.

– Non, CE N’EST PAS l’odeur de ma peau.

– Comment peux-tu le savoir, tu ne te sens pas.

– C’est MA peau, non ? Je connais bien son odeur ! Je te dis que CE N’EST PAS l’odeur de MA peau.

– C’est quoi, alors ?

– De la friture, des gaz d’échappement, l’odeur des autres… Et le savon, et la poussière, et puis la bouffe, et le tapis qui pue l’odeur des pieds des autres, enfin de leurs chaussettes ! Je suis allé aux impôts, hier, ça sentait la photocopieuse. Les guichetiers empestent la photocopieuse comme ceux du McDo sentent la frite. Tout ça n’est pas moi ; c’est l’odeur de leur fric ! Ah, je me couvrirais de merde si elle ne sentait pas l’abattoir et l’usine !

– Tu ne disais pas ça ce midi…

– Il faut bien que je mange ! Tu voudrais que je meure ?

– Arrête de te gratter comme ça… tu me fais mal.

– Ah, tu ne sais pas ce que ça fait, toi ! Toi, tu marches avec eux, tu te mets du parfum comme si…

– Comme si quoi ? Il ne sent pas bon, mon parfum ?

– Mais tu ne comprends rien ! C’est bien ce que je dis ; tu te mets du parfum comme si ça t’inventait. On te vend une odeur et tu vas te chercher dedans – et tu vends à elle, contre du réconfort. Tu mens, tu mens comme eux, jusque dans ton odeur, sur ta peau, dans tes mots – dans tes pensées, dans tes rêves. Tu ne fais que répéter ce qu’on te dit. Tu crois que tu penses, mais tu as disparu sous leur mots qui t’écrasent et tu ne cherches même plus ton odeur ! Tu es morte.

– Tu dis n’importe quoi. Tais-toi ! Ça me blesse.

Elle pleure.

– Mais arrête un peu de geindre, arrête un peu d’être docile ! Tu ne te souviens pas ?

– Me souvenir de quoi ?

– De ton odeur ! De ton parfum, de ta couleur. Tu n’as pas besoin de t’habiller, reste nue, tu es belle. Tu ne peux pas savoir comme cela m’enrage de te voir te couvrir quand moi je peine à démasquer ce que je fus. C’est en dessous… une rivière souterraine qui fait battre la terre comme un cœur. C’est au-dessus… ce qu’il y a derrière le ciel et lui donne ses teintes, ce qui le rend si beau. Ça coule au pays de nulle part et je l’entends partout.

– Comment veux-tu que je sois nue, avec tes mots qui me blessent sans arrêt ? Je ne supporte plus de me couper, j’ai déjà trop de cicatrices. Et puis le monde… Toi, tu restes ici, la parlotte est facile ! C’est trop facile de me faire des reproches. Sors un peu, on verra ! Face aux hostiles…

– Ah, les hostiles, parlons-en ! Ils se sont oubliés, eux-aussi. Continue comme ça, tu deviendras l’hostile de quelqu’un.

– Mais toi, en cherchant ton odeur, tu nous refuses tous… Je ne crois plus en la pureté, le temps fane les lys à la naissance. Que sais-tu accueillir ?

Il cesse de gratter.

– Pour l’instant, je refuse. J’ai trop peur de me perdre. Pour l’instant.

Balançoire

Petites choses | Posted by Picarof novembre 22nd, 2010

Jeux d’enfants désertés…

Vois, nos cajoleries
Câlines d’autrefois,
Se sont changées en chaînes.

Le bruit des villes

Poésie, Poésie en prose | Posted by Picarof novembre 2nd, 2010

Il y avait du bruit, dehors.

Voitures, camions – des cris ? – sirènes de police ; Dieu, ce que tout ça endort !

J’ai cherché des musiques pour faire le silence. Je n’en ai pas trouvées. Depuis, j’aime le bruit (ah, le fracas).

… Au moins je fais semblant

de vivre heureusement dans ce mensonge – cet irritant, cet asphyxiant brouhaha qui ronge.

Je me grise pour oublier le meurtre du Silence, que je ne sais ni enfanter ni accueillir. Les bruyants me tapissent et me cernent, jusqu’à ce que je crache un «moi, c’est eux» – salope !

… les colonies !

Leurs vêtements m’habitent ! Puissé-je dire rien… Au moins je me foutrais la paix, je dirais sans tuer.

«Elle coule, quelque part.»

Le nom du fils

Histoires | Posted by Picarof octobre 23rd, 2010

Au café, tard.

Au carrefour des rues du Garet et de l’Arbre sec, ils défilent, comme soufflés par l’air nonchalant de cette nuit d’été. Exemples jamais-exemplaires d’une mode insipide, les jeunes femmes, les jeunes hommes arborent des tenues dont seules les couleurs semblent varier ; les tissus et les coupes accusent une consanguinité qui se voudrait bourgeoise, dynamique et vaguement classieuse.

Elle n’est que violente.

Des specimens-de errant au gré du vent… Chacun porte la tenue adéquate, les marques du temps et de l’épreuve semblent chassées pour toujours des peaux trop lisses, des sourires impeccables de cette jeunesse Biactol-appareil dentaire. La singularité, un handicap à dépasser ; le mouvement quant à lui, sera bientôt mâté.

Presque noyés dans cette petite foule assoiffée, trois serveurs tatoués se démènent, les yeux cernés ; au gré des «S’il vous plaît!», ils vont et viennent, ondoiement exclusif de cette flaque d’indolence.

Face à moi est assis F., un homme grand, massif et chauve.

En regardant les décombres de virilité qui se trémoussent sous nos yeux, nous rions, un soupçon d’effroi vaguement distillé dans nos moqueries… Sommes-nous vraiment les seuls à voir les choses ainsi ? Nous cherchons, avec un embarras certain, des miettes de révolte dans la soupe qui se présente à nos yeux désolés, sous le nom de Jeunesse.

En vérité, il sont peut-être morts.

Oh, bien sûr, ils plaisantent, ils rient parfois, certains parlent plus fort que d’autres, ils draguent, ils veulent et ils n’ont pas de rides… mais cette ébullition a quelque chose de factice.

À bien renifler l’air, ça sent au fond le relent d’algue au bord de cette mare qui fut peut-être un océan, un jour.

À l’angle de nos gloussements se glisse un soupir jaune. Entre deux mimiques, parfois, se cache dans les yeux de ce jeune homme, de cette fille, un soupçon fulgurant de gêne ; la sensation du vide ou de l’inconsistance, qui aussitôt est chassée d’un revers de la main, d’un gimmick amusant ou bien d’un lieu commun.

On n’a rien vu, on n’a rien entendu, on ne s’est pas senti comme rentrant chez soi, s’apercevant qu’on a perdu les clefs… On n’a pas fouillé, fouillé encore, on ne s’est pas aperçu que les poches étaient, désespérément, vides, qu’il n’y avait plus de trousseau.

R.A.S.

La porte close derrière laquelle un chien attend qu’on le nourrisse n’existe pas.

Entre F. et moi, les plaisanteries fusent malgré tout, puisque c’est l’été et qu’il est tard, puisque demain tout recommence comme la veille et qu’on n’arrête pas comme ça les inerties des masses.

Et puis… d’un coup, c’est le revirement.

Ça glisse. La conversation prend d’autres allures et la couleur de cette ombre qui habite les regards rieurs, derrière l’éclat, remplace le diaphane de la brise. La houle des m’as-tu-vu semble s’éloigner, s’amoindrir.

Sans savoir ce qui nous a menés en ces lieux de l’esprit, F. me parle de son père. C’est d’après lui un homme au cœur tanné, un roc, le plus dur de tous les hommes. Comme je trouve d’autres hommes de la sorte, F. multiplie les exemples, parce que c’est son père, parce que même s’il décrit un défaut, il faut que ce soit exacerbé, il faut de l’hyperbole…

Traces d’une admiration inconditionnelle pour son Papa, me dis-je, candide haine…

Des décennies plus tard, il refuse encore de me décrire un homme, mille fois il préfère me peindre un monstre. Face à mes résistances, il insiste et, poussé dans ses retranchements, il me raconte l’Anecdote traumatique, celle qui, confirmant les petites peurs, a ouvert pour toujours des gouffres de questionnements. Si ce récit ne me convainc pas…

Peu avant la fin de la guerre d’Indochine, il avait dû rentrer en France ; six mois plus tard, il était marié et achetait une maison ; on ne tarderait plus à concevoir F.. D’un coup d’un seul, Monsieur avait choisi de se fixer, et n’était jamais revenu sur sa décision.

Ingénieur, il avait poursuivi sa carrière avec brio, fort de cette rigueur extrême qui l’avait rendu invivable pour ses subordonnés, ses collègues et finalement, toute la hiérarchie. On ne saurait attribuer cette détestation unanime à une rudesse superflue, ou bien à un problème de communication, puisqu’il était la cause de six départs malencontreux, preuve s’il en est de sa foncière opiniâtreté, teintée d’acrimonie.

Ceux qui avaient essayé de précipiter son départ avaient été licenciés car il était inattaquable et, quoiqu’humainement nuisible, sa compétence extrême l’avait rendu nécessaire à toute l’usine. La tentative d’éjection la plus probante de sa carrière s’était d’ailleurs conclue sur une grève de l’ensemble du personnel et une intervention du directeur général, en faveur de Monsieur ; haï mais nécessaire, c’était son paradoxe, celui des hommes d’exception.

En famille, il se comportait de même ; jamais il n’avait eu un geste de tendresse devant son fils, qui s’en demandait parfois comment il avait pu venir au monde ; il veillait au grain avec un bâton et une humeur rigoureusement égale ; rien ne lui échappait et personne n’avait jamais pu lui tenir tête.

Un jour, F. apprit qu’un jeune homme d’Asie allait bientôt vivre à la maison, pour la durée de ses études ; à mots couverts, sa mère lui annonçait ainsi l’existence d’un demi-frère.

Quelques mois plus tard, une lettre arriva. Quoiqu’elle soit adressée à Monsieur, c’est la mère de F. qui l’ouvrit et, la première, la lut. Décontenancée, elle invita son fils à la lire à son tour. Quelques mots soulignaient le caractère inhabituel de la missive : elle n’était pas écrite par le correspondant régulier, on s’en excusait. La raison en était aussi simple que terrible, le fils de Monsieur avait trouvé la mort dans un accident de la route, à l’âge de dix-sept ans. F. était donc de nouveau fils unique après avoir, quelques mois durant, eu un grand frère qu’il n’aura jamais vu.

Au retour de Monsieur, la lettre était posée sur le meuble de l’entrée, comme tous les courriers qui lui étaient adressés. Curieux, le jeune F. s’était dissimulé dans un recoin pour observer son père durant sa lecture, sans que celui-ci le remarquât. Il redoutait sa réaction, dans ce mélange de sentiments propre aux situations véritablement inattendues. La réception de la nouvelle, en effet, allait le marquer profondément, créant une fêlure dans laquelle, en écoutant son récit, je sentais qu’il avait établi sa croissance : Monsieur n’eut aucune réaction. Pas de larme, pas le moindre rictus, pas d’attitude étrange dans les jours qui ont suivi la nouvelle ; rien.

Ici s’arrête le récit de F.. Alors qu’il prononce les derniers mots, je vois son regard briller bien plus qu’à l’habitude. Sa voix reste solide, grave, mais il a les larmes aux yeux, les traits tirés et je sens qu’une boule s’est formée dans sa gorge, quoiqu’il n’en laisse pas deviner grand chose.

Monsieur est un très vieil homme, maintenant. Veuf, il vit seul, son unique fils lui rend visite fréquemment. Le temps n’a rien changé de son caractère glacial, il est resté muet, inexpressif, sur bien des sujets. F. n’a jamais eu l’occasion de lui poser ces questions qui le tracassent depuis longtemps et ne l’a jamais provoquée non plus, comme s’il aimait l’angoisse que suscite : «A-t-il appris à ne rien exprimer… ou bien exprime-t-il en chaque instant une authentique absence d’émotion ?».

Et puis, bien sûr, cachée derrière : «…Et si on lui apprenait ma mort ?»

Il a failli, parfois, profiter de ces moments à deux récemment hérités pour en parler, de ce frère… Il aurait suffi pour cela d’une humeur à peine propice, d’un silence un peu triste, d’une petite goutte de mélancolie ; il aurait suffi de quelque chose qui n’est jamais passé par là. À chaque fois que l’idée lui traversait l’esprit, il détournait les yeux, imaginant des phrases, mais les paroles, nouées dans sa gorge, laissaient sa bouche en cœur, vide de mots. Il avait beau tousser, alors, rien ne sortait qu’un mugissement vague.

Cependant, je n’ose pas lui faire remarquer qu’il n’est pas anodin, peut-être, que le plus sec de tous les Hommes – Monsieur – ait nommé Franck son fils de France. Je n’ose pas… pour le moment.

Eldorado

Histoires | Posted by Picarof septembre 11th, 2010

Le vieux navire titubait dans la tempête. Impitoyable, la houle le ballotait de droite à gauche, d’avant en arrière, tandis que la grêle gifflait le visage des matelots. Au plus lointain du mât, un pavillon noirci par la crasse avait paresseusement cessé de flotter et sa mélancolique teinte effrayait les rares voiles qui, les jours maussades, semblaient agiter l’horizon.

«Souquez ferme», «À babord», les ordres pleuvaient, mais à la manière d’un crachin perdu dans ce déluge. Celui qui les prononçait se confondait avec une cape qu’il ne prenait plus la peine de rapiécer, c’était une ombre vacillante qui servait aux marins de capitaine ; une nuit, dans un rugissement, le vent avait emporté son chapeau. Les hommes, fidèles, s’exécutaient, quoique la voix s’éteigne… Elle qui devait les mener à l’autre bout du monde, elle n’était plus pour eux qu’un salut, le dernier. Alors que les nuages noyaient les étoiles, menaçante, l’écume prenait d’assaut ce bout de bois que la mer maltraitait ; menaçante, l’écume harcelait le pont et ses naufragés. Ils ne naviguaient plus depuis longtemps, ils survivaient sur un îlot mobile où chaque minute éloignait un peu plus le foyer devenu mythique.

Pourquoi étaient-ils partis ? Certains se souvenaient du jour où le zéphyr avait soufflé l’histoire d’un pays merveilleux, à l’autre bout du monde… Une voix étrangère avait conté les montagnes verdoyantes, les animaux fantastiques, les pommes d’or et les odalisques aux lèvres sirupeuses… Le Capitaine alors était un homme fort, à l’orgueil souriant. Charmés, l’aventure pour promise, tous avaient embarqué… Que subsistait-il à présent de ces regards confiants, de ces bras forts, indéfectibles ? Des fièvres ne restait plus que la maladie…  des mots pour guenilles, des légendes pour reliques. Certains les avaient oubliées, ceux que la tempête avait assourdis et qui ne pouvaient plus les entendre prêcher.

Quoi qu’il en soit, chaque jour et chaque nuit n’étaient plus qu’une course contre un péril dont le nom remplaçait peu à peu celui de leur vaisseau, un mot que nul ne prononçait mais dont le sceau marquait chaque visage et chaque geste. Il érodait les hommes comme le sel la coque, comme le doute le capitaine… le dernier port, l’ultime fatigue.

Et puis, enfin, le matin revenait, sans découvrir le ciel. Le soleil diluait dans les nuées de l’orient une lumière sans chaleur et c’est dans cet armistice que festoyaient les hommes aux rires encore nerveux. Ils trinquaient pour la forme à la santé du capitaine, qui comme chaque nuit avait mis de côté leur dernier jour ; un peu de foi sincère se rallumait parfois mais c’était pour le rhum qu’à la fin de chaque tempête ils prenaient la peine de chanter. Dans ces moments-là, le capitaine rejoignait sa cabine, loin des regards, pour étudier la route. Comme d’accoutumée, le début de la liesse ouvrit ce matin-là  l’abysse de sa solitude.

Derrière la porte close, le capitaine aussitôt arrivé s’installa sur une chaise étroite, au bois grinçant, inconfortable. Il entendait les chants, les cris des marins ivres sur le pont. Ils chantaient pour l’honneur, et pour le capitaine, ils chantaient pour la gloire de vaincre la tempête, ils chantaient pour le rhum qui coulait chaque jour, à souhait. Le capitaine connaissait ces airs, ils les avait appris dans sa jeunesse, quand sous le pavillon du Roi il devenait marin. Tandis que tous ses camarades pensaient à leur solde, à leur femme et au repos, en entonnant ces chants, il construisait déjà des rêves différents, des architectures plus grandioses. L’horizon ne lui suffisait pas et puis quelle satisfaction trouver dans ces victoires de misère ? Chaque vaisseau repartait, inéluctablement, pour combattre les mêmes ennemis, pour gagner les mêmes guerres et pour l’année suivante les perdre, encore, encore, encore. La seule joie que retenait son coeur était celle d’acquérir, lentement mais sûrement, les moyens de rendre son nom immortel, le reste glissait sur lui et s’échappait, comme les vagues sur le pont retournent à la mer.

Assis sur cette chaise, les souvenirs brillaient devant ses yeux, sous forme de trophées. Les tiroirs du bureau avaient été pillés, le butin exposé sur cette table de cartographie. Une flasque d’argent aux incrustations d’or montrait des voûtes étoilées ; un fusain détaillant un homme, chargé d’un lourd rocher qu’il faisait rouler jusqu’en haut d’une colline, était suivi de cette légende : «L’adversaire». Parmi ses manuscrits, sur les feuillets les plus pâles, des sphères signifiaient la Terre. D’un œil hagard, il les toisait, la gorge pleine de vin amer et de regrets. Il ne tenait plus de journal de bord ; il avait jeté ses flacons d’encre par dessus bord et dit aux matelots qu’ils étaient épuisés.

Depuis des mois déjà, ils parcouraient la mer et chaque matin ils faisaient couler le rhum. Les cales en étaient presque vides, bientôt ce serait la mutinerie. Quand les hommes, une fois condamnés à la sobriété, s’apercevraient des ses mauvaises manœuvres, le désespoir les changerait en meute, ils ne tarderaient plus à se venger de lui. Sa tête ne dépendait plus que du breuvage capiteux, lui qui errait déjà sans couvre-chef parmi cet équipage de bacchants. Alors, durant leurs éphémères fêtes, il rejoignait la chaise de laquelle, Souverain déchéant, il arrosait de pleurs le lierre de ses angoisses, qui jour après jour l’étouffait au coeur de la sombre cabine.

Enivré lui aussi, il vida le tiroir de son dernier mystère : un parchemin plié, qu’il n’ouvrait plus du tout. Quand celui-ci fut sur la table, l’homme à la cape déchirée sentit ses joues subitement mouillées de larmes. Il prononça pour lui les mots qui lui auraient valu la vie, si quelque matelot avait pu les lire ou les entendre :

«Nous ne sommes plus sur la carte depuis mai.
Combien de temps encore pourrai-je les flouer ?
Savent-ils que leur vin a le goût de l’écume ?»

Crépuscule estival #1

Petites choses | Posted by Picarof août 31st, 2010

on croirait qu’il imite le chat qui ronronne,
quand il caresse la vitre embuée,
l’indolent clapotis de la pluie qui crépite,
endormant les horloges affamées.