Cache-cache

Posted by Picarof janvier 7th, 2009

«Dis, on joue ?
-A quoi ? Y a rien du tout, ici. On ferait mieux de partir.
-Non ! S’il te plaît, reste un peu. Joue avec moi !»

Sa voix, déformée par le désir, s’était faite miaulement. Je mis un temps avant de répondre, moins vaguement conscient du supplice que je lui infligeais que je n’osais me l’avouer. Au fond de ses yeux, si souvent malicieux, la crainte impérieuse et avide avait chassé tout mélange. Cette nudité m’effraya jusqu’au frisson ; je prolongeai le silence, déterminé à ne pas lui accorder ce dont il avait si visiblement besoin, savourant un malaise presque commun. Au-delà de son visage, s’entr’apercevait sa vie, en sourdine, sordide et mortifiante, et dans le cortège moribond de ses fêlures, l’héroïque courage qu’il lui fallait pour formuler des sourires. Comme les misérables qui détestent leur chagrin, il s’infligeait une seconde torture qui consistait à masquer ses tourments, pour mon seul confort… Il ravalait ses pleurs, en somme. Je ne sais pas très bien il s’y forçait, finalement… Peut-être craignait-il que la moiteur de son contact me pourrisse… Que ses démons s’affament de moi aussi ?  Son esprit traqué fuyait vers moi des colonnes de loups hurlants et de goules affamées, froides et familières, qui le poursuivaient dans son repos pour le dévorer, chaque nuit ; au matin, on lui rendait son corps, pour mieux recommencer, la nuit revenue.
Suspendu à mes lèvres, il épiait mes réactions, attendant la sentence. Soudain, je ne savais plus que dire.

Il est là, simple et muet, déjà ailleurs. La joie n’attend qu’un signe pour les enivrer de son vertige, qu’un mot pour les arracher à l’angoisse des lendemains, mais l’autre refuse. Il le regarde, sans comprendre pourquoi sa voix s’est enfuie, pourquoi il refuse d’être son frère. Ce silence, un coup de masse sur du cristal… Et les éclats qui coulent sur ses joues, pourpres… A chaque seconde déçue, le silence l’assourdit davantage et, ouvrant de nouveaux gouffres sous ses pieds, menace de l’y jeter. Il suffirait d’un mot pour l’empêcher de glisser… Il reste là, simple et muet ; déjà ailleurs.

«D’accord. On joue à cache-cache.
-Je compte jusqu’à treize !»

Je revois la joie dans ses yeux, intense, immense. Le temps de quelques minutes, de quelques heures, il allait jouir de ma compagnie, puiser l’oubli en elle. Son désir de jouer devenait agaçant mais je cédais à ses caprices, plus par répugnance pour ses appels marécageux que par envie. Il en réclamait toujours davantage, fort de l’autorité des faibles, encore quelques instants, cinq minutes… En outre, je goûtais avant l’heure au plaisirs de la charité, qui fait d’un homme un dieu et de l’autre une créature.

Certains jours, au prix d’efforts coûteux, il parvenait à s’arracher de lui-même à ma présence, et recherchait de la douleur au fond de mon regard indifférent ou soulagé. Je mimais parfois cette peine avec beaucoup de dégoût, malgré l’imploration maladive de ses yeux, dont je ne pouvais dire s’ils étaient injectés de poison ou s’ils en jetaient ; alors ses cils, d’ordinaire si fins, se changeaient en une rangée de dents acérées pour mieux dévorer mon image. Ses yeux ogres m’effrayaient au-delà de toute chose et l’envie pressante de fuir dans le bois me prenait au ventre. Alors, je redoutais la fureur de mon dernier départ.

La tête appuyée au tronc d’un platane, il se met à compter, assez lentement pour que son ami se cache, hurlant pour couvrir le son de ses pas. Dans quelques instants, il ouvrira les yeux et ne verra plus personne. Le frisson le traversera, succulent ; comme le papillon dansant pour celle qui va le brûler, il goûtera la frayeur d’un abandon, fascinante et délicieuse. La traque débutera au premier craquement perçu ; il feindra de se tromper de direction mais, là, il se retournera d’un geste. Comme l’aigle fondant sur sa proie, il se jettera sur lui et le fera tomber. Leurs rires, comme toujours rempliront les bois d’oiseaux affolés, de joie, de vie.

«Cinq… Six… Sept…»

Il fallait courir très vite, se mettre hors de le vue de cette Gorgone au visage blanc, qui chantait comme une sirène les amours de l’oiseau aux ailes de plomb.

«Huit… Neuf… Dix…»

L’excitation qui monte…

«Onze… Douze… TREIZE !»

Il était comme un frère pour moi. Etouffant d’un amour de boa, d’une tendresse de pieuvre.

Il ouvre les yeux et regarde autour de lui.

J’ai aujourd’hui soixante ans et je garde un souvenir très exact de ce rêve. Aujourd’hui encore, je ma demande comment il est possible d’en formuler de si riches et si foisonnants, comment on peut en quelques instants à peine se suggérer des années d’existence, comment on peut peindre ce qu’on ignore avec tant de précision. Je l’ai revu, une nuit, mon petit bonhomme en pleurs.

Les bois ont brûlé, le silence les ronge. Où est-il ?

J’avais alors dix-neuf ans et je retrouvai dans mon sommeil ce bois, le même, mais tout à fait calciné. Le petit garçon, accompagné d’un papillon gigantesque m’est apparu, une rose à la main.

Pas de craquement. Aucun mouvement. Un merle vient se poser sur la branche où hier encore babillaient les pinsons.

Dans chacune de ses joue s’était creusée une bouche, qui est restée muette à ma vue. Il est reparti dans la forêt, sans mot m’adresser et je me suis réveillé, un larme sur mon oreiller.

Une forêt de cendres a émergé de ce bois ; un torrent de feu coule à la place du calme ruisseau.

Pourtant, malgré les années, j’ai encore l’impression qu’il m’attend là-bas, mon ange, sans parvenir à lui aussi s’éveiller.

Le tronc de ce platane, plus torturé que jamais, s’ouvre à vue d’oeil et tombe à pans entiers. La brume s’abat, épaisse.

Je crois qu’il m’appelle, aveuglé par ses pleurs, qu’il tâtonne à ma recherche dans la pénombre de cette nuit. Qu’il ne saura plus voir.

Et au milieu des décombres, autour d’un enfant au visage blanc, aux larmes de cristal, un papillon danse, immense.

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