Eldorado

Posted by Picarof septembre 11th, 2010

Le vieux navire titubait dans la tempête. Impitoyable, la houle le ballotait de droite à gauche, d’avant en arrière, tandis que la grêle gifflait le visage des matelots. Au plus lointain du mât, un pavillon noirci par la crasse avait paresseusement cessé de flotter et sa mélancolique teinte effrayait les rares voiles qui, les jours maussades, semblaient agiter l’horizon.

«Souquez ferme», «À babord», les ordres pleuvaient, mais à la manière d’un crachin perdu dans ce déluge. Celui qui les prononçait se confondait avec une cape qu’il ne prenait plus la peine de rapiécer, c’était une ombre vacillante qui servait aux marins de capitaine ; une nuit, dans un rugissement, le vent avait emporté son chapeau. Les hommes, fidèles, s’exécutaient, quoique la voix s’éteigne… Elle qui devait les mener à l’autre bout du monde, elle n’était plus pour eux qu’un salut, le dernier. Alors que les nuages noyaient les étoiles, menaçante, l’écume prenait d’assaut ce bout de bois que la mer maltraitait ; menaçante, l’écume harcelait le pont et ses naufragés. Ils ne naviguaient plus depuis longtemps, ils survivaient sur un îlot mobile où chaque minute éloignait un peu plus le foyer devenu mythique.

Pourquoi étaient-ils partis ? Certains se souvenaient du jour où le zéphyr avait soufflé l’histoire d’un pays merveilleux, à l’autre bout du monde… Une voix étrangère avait conté les montagnes verdoyantes, les animaux fantastiques, les pommes d’or et les odalisques aux lèvres sirupeuses… Le Capitaine alors était un homme fort, à l’orgueil souriant. Charmés, l’aventure pour promise, tous avaient embarqué… Que subsistait-il à présent de ces regards confiants, de ces bras forts, indéfectibles ? Des fièvres ne restait plus que la maladie…  des mots pour guenilles, des légendes pour reliques. Certains les avaient oubliées, ceux que la tempête avait assourdis et qui ne pouvaient plus les entendre prêcher.

Quoi qu’il en soit, chaque jour et chaque nuit n’étaient plus qu’une course contre un péril dont le nom remplaçait peu à peu celui de leur vaisseau, un mot que nul ne prononçait mais dont le sceau marquait chaque visage et chaque geste. Il érodait les hommes comme le sel la coque, comme le doute le capitaine… le dernier port, l’ultime fatigue.

Et puis, enfin, le matin revenait, sans découvrir le ciel. Le soleil diluait dans les nuées de l’orient une lumière sans chaleur et c’est dans cet armistice que festoyaient les hommes aux rires encore nerveux. Ils trinquaient pour la forme à la santé du capitaine, qui comme chaque nuit avait mis de côté leur dernier jour ; un peu de foi sincère se rallumait parfois mais c’était pour le rhum qu’à la fin de chaque tempête ils prenaient la peine de chanter. Dans ces moments-là, le capitaine rejoignait sa cabine, loin des regards, pour étudier la route. Comme d’accoutumée, le début de la liesse ouvrit ce matin-là  l’abysse de sa solitude.

Derrière la porte close, le capitaine aussitôt arrivé s’installa sur une chaise étroite, au bois grinçant, inconfortable. Il entendait les chants, les cris des marins ivres sur le pont. Ils chantaient pour l’honneur, et pour le capitaine, ils chantaient pour la gloire de vaincre la tempête, ils chantaient pour le rhum qui coulait chaque jour, à souhait. Le capitaine connaissait ces airs, ils les avait appris dans sa jeunesse, quand sous le pavillon du Roi il devenait marin. Tandis que tous ses camarades pensaient à leur solde, à leur femme et au repos, en entonnant ces chants, il construisait déjà des rêves différents, des architectures plus grandioses. L’horizon ne lui suffisait pas et puis quelle satisfaction trouver dans ces victoires de misère ? Chaque vaisseau repartait, inéluctablement, pour combattre les mêmes ennemis, pour gagner les mêmes guerres et pour l’année suivante les perdre, encore, encore, encore. La seule joie que retenait son coeur était celle d’acquérir, lentement mais sûrement, les moyens de rendre son nom immortel, le reste glissait sur lui et s’échappait, comme les vagues sur le pont retournent à la mer.

Assis sur cette chaise, les souvenirs brillaient devant ses yeux, sous forme de trophées. Les tiroirs du bureau avaient été pillés, le butin exposé sur cette table de cartographie. Une flasque d’argent aux incrustations d’or montrait des voûtes étoilées ; un fusain détaillant un homme, chargé d’un lourd rocher qu’il faisait rouler jusqu’en haut d’une colline, était suivi de cette légende : «L’adversaire». Parmi ses manuscrits, sur les feuillets les plus pâles, des sphères signifiaient la Terre. D’un œil hagard, il les toisait, la gorge pleine de vin amer et de regrets. Il ne tenait plus de journal de bord ; il avait jeté ses flacons d’encre par dessus bord et dit aux matelots qu’ils étaient épuisés.

Depuis des mois déjà, ils parcouraient la mer et chaque matin ils faisaient couler le rhum. Les cales en étaient presque vides, bientôt ce serait la mutinerie. Quand les hommes, une fois condamnés à la sobriété, s’apercevraient des ses mauvaises manœuvres, le désespoir les changerait en meute, ils ne tarderaient plus à se venger de lui. Sa tête ne dépendait plus que du breuvage capiteux, lui qui errait déjà sans couvre-chef parmi cet équipage de bacchants. Alors, durant leurs éphémères fêtes, il rejoignait la chaise de laquelle, Souverain déchéant, il arrosait de pleurs le lierre de ses angoisses, qui jour après jour l’étouffait au coeur de la sombre cabine.

Enivré lui aussi, il vida le tiroir de son dernier mystère : un parchemin plié, qu’il n’ouvrait plus du tout. Quand celui-ci fut sur la table, l’homme à la cape déchirée sentit ses joues subitement mouillées de larmes. Il prononça pour lui les mots qui lui auraient valu la vie, si quelque matelot avait pu les lire ou les entendre :

«Nous ne sommes plus sur la carte depuis mai.
Combien de temps encore pourrai-je les flouer ?
Savent-ils que leur vin a le goût de l’écume ?»

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One Response

  1. C’est toujours du bonheur de passer sur votre site internet

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