Le nom du fils

Posted by Picarof octobre 23rd, 2010

Au café, tard.

Au carrefour des rues du Garet et de l’Arbre sec, ils défilent, comme soufflés par l’air nonchalant de cette nuit d’été. Exemples jamais-exemplaires d’une mode insipide, les jeunes femmes, les jeunes hommes arborent des tenues dont seules les couleurs semblent varier ; les tissus et les coupes accusent une consanguinité qui se voudrait bourgeoise, dynamique et vaguement classieuse.

Elle n’est que violente.

Des specimens-de errant au gré du vent… Chacun porte la tenue adéquate, les marques du temps et de l’épreuve semblent chassées pour toujours des peaux trop lisses, des sourires impeccables de cette jeunesse Biactol-appareil dentaire. La singularité, un handicap à dépasser ; le mouvement quant à lui, sera bientôt mâté.

Presque noyés dans cette petite foule assoiffée, trois serveurs tatoués se démènent, les yeux cernés ; au gré des «S’il vous plaît!», ils vont et viennent, ondoiement exclusif de cette flaque d’indolence.

Face à moi est assis F., un homme grand, massif et chauve.

En regardant les décombres de virilité qui se trémoussent sous nos yeux, nous rions, un soupçon d’effroi vaguement distillé dans nos moqueries… Sommes-nous vraiment les seuls à voir les choses ainsi ? Nous cherchons, avec un embarras certain, des miettes de révolte dans la soupe qui se présente à nos yeux désolés, sous le nom de Jeunesse.

En vérité, il sont peut-être morts.

Oh, bien sûr, ils plaisantent, ils rient parfois, certains parlent plus fort que d’autres, ils draguent, ils veulent et ils n’ont pas de rides… mais cette ébullition a quelque chose de factice.

À bien renifler l’air, ça sent au fond le relent d’algue au bord de cette mare qui fut peut-être un océan, un jour.

À l’angle de nos gloussements se glisse un soupir jaune. Entre deux mimiques, parfois, se cache dans les yeux de ce jeune homme, de cette fille, un soupçon fulgurant de gêne ; la sensation du vide ou de l’inconsistance, qui aussitôt est chassée d’un revers de la main, d’un gimmick amusant ou bien d’un lieu commun.

On n’a rien vu, on n’a rien entendu, on ne s’est pas senti comme rentrant chez soi, s’apercevant qu’on a perdu les clefs… On n’a pas fouillé, fouillé encore, on ne s’est pas aperçu que les poches étaient, désespérément, vides, qu’il n’y avait plus de trousseau.

R.A.S.

La porte close derrière laquelle un chien attend qu’on le nourrisse n’existe pas.

Entre F. et moi, les plaisanteries fusent malgré tout, puisque c’est l’été et qu’il est tard, puisque demain tout recommence comme la veille et qu’on n’arrête pas comme ça les inerties des masses.

Et puis… d’un coup, c’est le revirement.

Ça glisse. La conversation prend d’autres allures et la couleur de cette ombre qui habite les regards rieurs, derrière l’éclat, remplace le diaphane de la brise. La houle des m’as-tu-vu semble s’éloigner, s’amoindrir.

Sans savoir ce qui nous a menés en ces lieux de l’esprit, F. me parle de son père. C’est d’après lui un homme au cœur tanné, un roc, le plus dur de tous les hommes. Comme je trouve d’autres hommes de la sorte, F. multiplie les exemples, parce que c’est son père, parce que même s’il décrit un défaut, il faut que ce soit exacerbé, il faut de l’hyperbole…

Traces d’une admiration inconditionnelle pour son Papa, me dis-je, candide haine…

Des décennies plus tard, il refuse encore de me décrire un homme, mille fois il préfère me peindre un monstre. Face à mes résistances, il insiste et, poussé dans ses retranchements, il me raconte l’Anecdote traumatique, celle qui, confirmant les petites peurs, a ouvert pour toujours des gouffres de questionnements. Si ce récit ne me convainc pas…

Peu avant la fin de la guerre d’Indochine, il avait dû rentrer en France ; six mois plus tard, il était marié et achetait une maison ; on ne tarderait plus à concevoir F.. D’un coup d’un seul, Monsieur avait choisi de se fixer, et n’était jamais revenu sur sa décision.

Ingénieur, il avait poursuivi sa carrière avec brio, fort de cette rigueur extrême qui l’avait rendu invivable pour ses subordonnés, ses collègues et finalement, toute la hiérarchie. On ne saurait attribuer cette détestation unanime à une rudesse superflue, ou bien à un problème de communication, puisqu’il était la cause de six départs malencontreux, preuve s’il en est de sa foncière opiniâtreté, teintée d’acrimonie.

Ceux qui avaient essayé de précipiter son départ avaient été licenciés car il était inattaquable et, quoiqu’humainement nuisible, sa compétence extrême l’avait rendu nécessaire à toute l’usine. La tentative d’éjection la plus probante de sa carrière s’était d’ailleurs conclue sur une grève de l’ensemble du personnel et une intervention du directeur général, en faveur de Monsieur ; haï mais nécessaire, c’était son paradoxe, celui des hommes d’exception.

En famille, il se comportait de même ; jamais il n’avait eu un geste de tendresse devant son fils, qui s’en demandait parfois comment il avait pu venir au monde ; il veillait au grain avec un bâton et une humeur rigoureusement égale ; rien ne lui échappait et personne n’avait jamais pu lui tenir tête.

Un jour, F. apprit qu’un jeune homme d’Asie allait bientôt vivre à la maison, pour la durée de ses études ; à mots couverts, sa mère lui annonçait ainsi l’existence d’un demi-frère.

Quelques mois plus tard, une lettre arriva. Quoiqu’elle soit adressée à Monsieur, c’est la mère de F. qui l’ouvrit et, la première, la lut. Décontenancée, elle invita son fils à la lire à son tour. Quelques mots soulignaient le caractère inhabituel de la missive : elle n’était pas écrite par le correspondant régulier, on s’en excusait. La raison en était aussi simple que terrible, le fils de Monsieur avait trouvé la mort dans un accident de la route, à l’âge de dix-sept ans. F. était donc de nouveau fils unique après avoir, quelques mois durant, eu un grand frère qu’il n’aura jamais vu.

Au retour de Monsieur, la lettre était posée sur le meuble de l’entrée, comme tous les courriers qui lui étaient adressés. Curieux, le jeune F. s’était dissimulé dans un recoin pour observer son père durant sa lecture, sans que celui-ci le remarquât. Il redoutait sa réaction, dans ce mélange de sentiments propre aux situations véritablement inattendues. La réception de la nouvelle, en effet, allait le marquer profondément, créant une fêlure dans laquelle, en écoutant son récit, je sentais qu’il avait établi sa croissance : Monsieur n’eut aucune réaction. Pas de larme, pas le moindre rictus, pas d’attitude étrange dans les jours qui ont suivi la nouvelle ; rien.

Ici s’arrête le récit de F.. Alors qu’il prononce les derniers mots, je vois son regard briller bien plus qu’à l’habitude. Sa voix reste solide, grave, mais il a les larmes aux yeux, les traits tirés et je sens qu’une boule s’est formée dans sa gorge, quoiqu’il n’en laisse pas deviner grand chose.

Monsieur est un très vieil homme, maintenant. Veuf, il vit seul, son unique fils lui rend visite fréquemment. Le temps n’a rien changé de son caractère glacial, il est resté muet, inexpressif, sur bien des sujets. F. n’a jamais eu l’occasion de lui poser ces questions qui le tracassent depuis longtemps et ne l’a jamais provoquée non plus, comme s’il aimait l’angoisse que suscite : «A-t-il appris à ne rien exprimer… ou bien exprime-t-il en chaque instant une authentique absence d’émotion ?».

Et puis, bien sûr, cachée derrière : «…Et si on lui apprenait ma mort ?»

Il a failli, parfois, profiter de ces moments à deux récemment hérités pour en parler, de ce frère… Il aurait suffi pour cela d’une humeur à peine propice, d’un silence un peu triste, d’une petite goutte de mélancolie ; il aurait suffi de quelque chose qui n’est jamais passé par là. À chaque fois que l’idée lui traversait l’esprit, il détournait les yeux, imaginant des phrases, mais les paroles, nouées dans sa gorge, laissaient sa bouche en cœur, vide de mots. Il avait beau tousser, alors, rien ne sortait qu’un mugissement vague.

Cependant, je n’ose pas lui faire remarquer qu’il n’est pas anodin, peut-être, que le plus sec de tous les Hommes – Monsieur – ait nommé Franck son fils de France. Je n’ose pas… pour le moment.

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8 Responses

  1. Musho dit :

    Bonsoir,

    juste pour te dire, j’ ai lu tes textes avec beaucoup d’intérêt. Bon mon petit point de vue est à prendre à sa juste valeur (je n’ai rien d’un littéraire), mais je les trouve beaux.

    Pour l’introduction de celui-ci, je comprend ton désespoir de la « soupe jeunesse », mais fut-elle océan un jour?
    J’en doute..les moutons ne font que renouveler leur laine au fil des ans et des tonsures. Je sais, on pourrait en attendre plus, mais bon…

    Bonne continuation! (j’ espère bien que tu vas continuer :) )

  2. Picarof dit :

    Merci pour ce commentaire ! C’est assez rare d’avoir des retours, et c’est toujours intéressant en plus d’être plaisant. 

    Pour la jeunesse, disons qu’au moins ce mot porte une certaine révolte ; les vrais jeunes n’ont peut-être pas eu dans le passé réel cette fougue qu’on leur prête, mais au moins c’est ce que le mot dit. ^^

    Ok, même vu comme ça, ça ne change pas grand chose… Au moins c’est dit. 

    J’espère continuer aussi, et merci pour les compliments ainsi que les encouragements. ;)

  3. free bets dit :

    When I originally commented I clicked the « Notify me when new comments are added » checkbox
    and now each time a comment is added I get four e-mails
    with the same comment. Is there any way you can remove me from that
    service? Many thanks!

  4. Picarof dit :

    Hi ! I didn’t receive any comment sine a few YEARS. 

  5. Picarof dit :

    I now wonder why you wrote a spam with this text. 

  6. Picarof dit :

    Fuck you, spam !

  7. Remarquable artiϲle : persistе dans сette vօie

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