Le réveil.

Posted by Picarof juin 18th, 2011

Gris, le monde.

Qui me disait, je l’écoutais. Qui me voulait, je m’y offrais. En souriant ou en bâillant.

Le temps se consumait entre mes doigts, je sentais des cendres salées me ronger les joues, en arcs lunaires.

Elles me tombaient sur les habits, ensuite, en gros paquets de mois, qui sous le choc se révélaient poussières granuleuses.

Vois cette poudre, là, c’est une matinée. Cette autre sur ma manche, un moment de lecture. Et là, oh sur le tapis – notre premier baiser d’été.

La cendre au tissu se mêlait pour le salir ou le laver, je ne saurais pas dire – quelle importance ? Quoi qu’il en soit, mon vêtement s’usait. Il se laissait ronger par les larmes intrusives de l’horloge, qui ne se gêne jamais.

Mon dépérissement, aussi conscient qu’inéluctable, en avait fini de me révolter tandis que le désespoir en moi se détachait de sa tristesse familière. De la déréliction, je ne sentais plus que le soulagement de n’avoir plus rien à redouter, plus rien à fuir. J’étais ici et maintenant face à l’abîme et nous nous regardions, comme deux amants chamailleurs qui se retrouvent et se reconnaissent, après l’orage.

Était-ce une récompense ? Un lot de consolation ? Sur ma figure, comme sur celle d’autres avant moi, le sablier de sel avait planté un sourire atone, tiède, désabusé. Les grands bouddhas dorés, Mona Lisa… les condamnés à mort ; ceux-là savaient notre secret. Chacun le murmurait à sa façon – mais les oreilles s’usent si vite !

Béate, au milieu de mes cendres, je souriais imaginant le jour où elles auraient mangé tout le tissu de mon habit, s’attaqueraient à celui de ma peau, entameraient les os ensuite et pour finir dévorerait mon nom.

Vanitas vanitatum et omnia vanitas.

En me déshabillant, la cendre étouffait tout autour de moi les espérances une à une – comme un éteignoir enlace sans la toucher la mèche d’une bougie. La chaleur doucereuse des illusions de jour en jour ne me concernait plus et tandis que je me décollais du monde, j’avais froid de plus en plus.

Une chaise, une pièce vide, et voilà une vie. Depuis que j’avais plongé mes yeux dans ceux de l’éternel, les choses importantes tout en m’amusant me rendaient  nostalgique. Je frissonnais, glacée, et le froid me disait, en palpant mon squelette :

«Je suis le permanent, l’originel. Bientôt tu seras mienne, et tu me deviendras.»

Je souriais, docile fiancée des morts. N’avais-je pas été la fiancée fragile de quelque homme ? Non, même pas, mais j’en avais rêvé sérieusement, en des temps engloutis.

C’est ça, cette lueur, cette réminiscence. Un souvenir d’avant. Je revoyais, comme on revoit en rêve, l’être que j’avais été : rouge, éclatante, acharnée, colérique. Étais-je libre en ces temps-là ? Non, je me débattais dans la forêt de mes terreurs et de mes souhaits, brassant de l’air en vain pour éviter le Silence et l’absurde. Il m’effrayait, le minotaure…

Pourtant je n’étais pas venue au centre de ce labyrinthe pour regarder tomber la neige. Je n’avais pas lutté pour ça ! Puisque le temps emporte tout, pourquoi rester sur une chaise, à attendre la mort ? Autant suer un peu…

Alors, au centre de ce labyrinthe, qui n’était que grisaille, ombre indéterminée, j’ai tracé sur le sol un grand damier. Noires, blanches, les cases m’en faisaient mal aux yeux.

J’avais mal aux poumons de sentir à nouveau le souffle qui me traversait. Et l’eau, enfin, a coulé de nouveau.

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2 Responses

  1. alun dit :

    permets, goutte d’océan, de mêler mon sel au tien ?
    Donnons-nous milles formes et milles couleurs puisque cela importe peu

  2. Komi d'office dit :

    C’est vrai que le damier a pour avantage de ne pas mener inéluctablement à l’échec.
    Mais tout de même, dans un dédale, un jeu de cases ne me semblera jamais aussi pertinent qu’un jeu de lignes. Sans rien perdre du jeu de couleurs, le goban représenterait d’avantages l’emprisonnement.

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