Sous les volets

Posted by Picarof juillet 30th, 2009

La serrure émit un léger cliquetis quand la fille a ouvert la porte, comme un gémissement de métal. Un pas boiteux sur le parquet froid : un talon avait laissé son aiguille entre deux pavés. Au milieu de la pièce, elle est restée pétrifiée. Les cheveux, tordus en mèches démembrées, ponctuaient la bataille ; les yeux, finement maquillés de noir, écarquillaient, maintenant que les lignes tracées avec tant de précaution avaient unanimement fait un pas de côté, une funeste mascarade et, loin du tapage carnavalesque, des larmes ont fini de changer la Gorgone en clown triste.

La fille a ôté ses bas troués et tout le reste du costume. Vêtue de peau nue, elle est allée frotter son linge sale en famille solitaire sous l’eau brûlante d’une douche où, bientôt, elle a cessé de se tenir debout. Jamais le lavoir intime n’avait tant ressemblé à un berceau, et les vapeurs qui fumaient sur sa peau rougie par la chaleur et le crin hargneux du gant l’étourdissait des ecchymoses posées, le long de son cou et de ses hanches, par les baisers succuleux du vampire de cette nuit-là. Recroquevillée sous les salves de cette grêle en fusion, l’esprit moite et ridé, la fille a fredonné en se balançant une chanson qui n’existait pas. Il lui semblait que jamais le savon ne vaincrait l’odeur de l’autre peau qui l’avait envahie sans la conquérir, d’indifférence. La fille a continué de récurer le corps, de creuser la chair inculpée jusqu’à en excaver un peu d’enfance. Du sang a perlé. Rassurée, elle a coupé le robinet et, toujours accroupie dans la douche, elle s’est enveloppée d’une serviette propre et blanche, qui s’est tachée des minuscules lèvres de cruelle innocence.

Il faisait toujours nuit sur le pavé quand la fille est retournée au chevet du miroir pour s’y contempler, parée d’une robe impeccable, bouche écarlate et front dégagé. Dans le secret de sa chambre, dans le silence de la nuit, elle a mimé pour son propre spectacle la blanche fiancée au pied de l’autel. La fille s’est avancée à petits pas gracieux du reflet ému, lui adressant à la dérobée un sourire légèrement complice où la joie se mêlait à l’impeccable impatience. Timidement, elle a prononcé les voeux et pour finir, la fille a embrassé la mariée, devant tout le monde, sur une bouche froide et plate.

Sans se déshabiller, elle s’est couchée, le bout de ses doigts humant la douceur du tissu, une main sur la nuque, une autre sur la hanche, serrant entre ses bras vides un souvenir, le souvenir d’un diamant abandonné le long d’un chemin trop venteux. D’un pâle sourire dans l’obscurité, elle a évoqué cette fille sans mère et cette mère sans enfant qui lui avaient appris que la liberté se payait de chaleur, que pour briser ses chaînes on devait plus souvent déchaîner des crises de larmes que des rires et qu’à force d’apprivoiser la nuit, on devenait un monstre aux yeux des moutons duveteux qui peuplent la lumière du jour.

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2 Responses

  1. riadh dit :

    tes histoires me font mal au cœur. ca me rend triste

  2. Picarof dit :

    je travaille à en écrire de plus joyeuses… mais parfois, ce n’est pas aussi triste que ça en a l’air, tu sais. merci pour ton commentaire en tout cas. et merci de m’avoir lue.

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