Tard

Posted by Picarof juillet 20th, 2009

Sur le Rhône se couchent les étoiles, la Lune et les lueurs de la Croix-Rousse. A l’heure où le jour suivant, qu’on avait tant attendu, effraie déjà autant que la nocturne épaisseur des fantasmagories, seule je vais m’accroupir, le long du cours, pour saluer le fantôme de mes espoirs et contempler, dans la splendeur du désert urbain, le silence délicat d’une merveille fortuite. Aussi poisseux que brillants, les remous évoquent tantôt un vaste ocean d’huile guettant l’imprudent qui voudrait bien y glisser, tantôt une encre d’or fine et lisse, mouvant joyau rebelle aux mains, docile au coeur.

Sous la ronde nébuleuse des chauves-souris, la nuit me laisse goûter un peu de ce temps que les journées me volent, celui de me dissoudre hors de moi-même, hors de mon coeur, hors de cet avenir pétrifié des chronomètres et hors des graves futilités du quotidien, dans un lieu timide qu’aucun panneau n’indique, abandonné par ceux qui ont choisi de devenir les autochtones d’un quelque part. L’âne endormi, le formidable moulin des paroles tombe ; c’est l’heure oubliée où les mots n’ont plus de dents, c’est l’heure oubliée où l’on s’imprime.

Nul miracle sur la rive, juste la tranquilité d’un silence imperturbable où les paroles, même de bonne volonté, deviennent juron, justice rendue à un monde qui lui n’en a guère le souci. Malgré les barrages, même la nuit, le Rhône coule ; malgré les temples, la vie partout respire et croît, indifférente maîtresse d’un royaume que le jour croit avoir usurpé.

Sur le Rhône se couchent les étoiles, la Lune et les lueurs du Rhône, et fondent mes certitudes dans l’eau qui sans m’attendre me guette. C’est en choyant que mon esprit s’envole par-delà les vanités frivoles, épousant, papillon, le vol sage et cadencé des chauves-souris. Sans âge et sans pays, dans les contrées de l’enfance retrouvées, là où les noms n’existent pas, là où le temps n’a pas d’appâts, le Rhône coule et couche sur ses soies les lueurs d’après et d’autrefois, dans les ténèbres nécessaires, qu’il faut braver pour y trouver, hors du fracas, une lumière vraie.

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