Jonas

Posted by Picarof décembre 8th, 2009

Jonas était un homme plein de tristesse. Assis tout seul dans sa cuisine, il épluchait des pommes de terre et regardait par la fenêtre les passants arpenter la rue, sous la pluie de novembre. Comme souvent, des visages anciens repeuplaient sa mémoire. Il retrouvait, l’instant d’un souvenir, le mouvement et les impressions qui avaient été siens en d’autres temps, en d’autres lieux.

Sa femme un jour de mai se déployait sous son regard, fébrile, hagarde, tremblante de joie. Un sourire irradiait ce jour-là sa bouche, et chacun de ses traits, … elle en devenait belle, comme… une actrice, comme une reine. Si belle qu’il n’osait plus poser ses lèvres sur les siennes. Ce ne pouvait pas être elle, la femme qui l’avait épousé, celle à qui il disait « tu », pas cette admirable monstruosité qui se dressait droite entre ses bras, trop grande et trop belle – diable, ce qu’elle était belle !-, prête à le dévorer. Une seconde durant, à peine, il crut ce qu’il voyait : un être, un quelque chose qui pouvait – le punir ou s’évanouir à la moindre fausse note. Ne plus bouger. L’idée du ridicule brisa. Jonas se mut ; il embrassa, à tout hasard. Non ce baiser ne portait rien d’extravagant. En ouvrant les yeux de nouveau, comme dans un réveil, la vision avait disparu, la femme-fée volatilisée. Plus que l’épouse et son mari. En cette seconde, la familiarité lui avait semblé intolérable…

L’image s’évanouissait, Jonas dans sa cuisine ressentait comme une gêne de se retrouver là, tout seul, à regarder le mur dans la pièce silencieuse, en tête à tête avec une patate nue. Mais pourquoi cette gêne, il ne comprenait pas… Etait-ce le mur ou la fenêtre ? Il jeta le légume dans l’eau et se remit au travail, comme il l’avait toujours fait… pour dissiper. Ses pas dans le dédale l’amenèrent alors devant l’immense portrait de M. Royer, son professeur d’histoire au collège. C’était un homme austère, vêtu d’un éternel costume sombre qui se confondait souvent dans l’esprit de ses élèves avec la soutane d’un prêtre. Sa silhouette se détachait alors de la lumière crue et pesante, étouffée, d’une matinée d’hiver ; à la fenêtre, on voyait dans la cour des corbeaux voler, de branche en branche, sur les arbres effeuillés par le vent froid, qui charriait quantités de pluie et de neige depuis des mois, gifflant les visages avec violence à la moindre occasion… Cette violence même qui envahissait, les mauvais jours, les longs silences accablés de M. Royer. Ce jour glacial, il s’était avancé vers Jonas, en particulier, et par une sorte de miracle, sans qu’il comprenne pourquoi, il avait esquissé comme un sourire fin. Personne d’autre ne l’avait remarqué, personne ne le croirait non plus, mais il l’avait bien vu et devait s’en souvenir toute sa vie comme d’un évènement majeur. M. Royer savait sourire, lui aussi, M. Royer éprouvait peut-être même des sentiments… M. Royer parfois devait être content. L’explication ne devait pas tarder à suivre les faits ; le stylo du jeune Jonas s’était mis à fuir et il avait taché son visage de bleu. M. Royer s’en amusait, à ses dépends. L’humiliation le glaça, puis ce fut l’effroi devant la face cruelle de cet ignoble personnage et la honte enfin le fit rougir à n’en plus pouvoir. M. Royer était content… quand il prenait l’hostie et qu’il se figurait manger le corps de l’un de ses élèves. M. Royer était un monstre qui l’avait poursuivi en se moquant toute sa vie, et qui continuait de le faire frémir, chaque fois qu’il entrevoyait dans un visage la face cruelle de l’homme, son nez court et droit, sa peau blafarde, ses petits yeux et son sourire fin ; chaque fois qu’il lisait son nom sur une plaque de médecin ou d’avocat, chaque fois qu’il y songeait depuis, la honte le submergeait sous ce visage. Dans sa cuisine, à ce moment, Jonas entendait des corbeaux.

Vite, Jonas, pour se rassurer, détourna son regard vers un portrait de famille très ancien, pour y chercher le corps de sa mère qui le portait contre sa poitrine, alors qu’il était nouveau-né. Elle avait le visage blanc d’une poupée et la douceur du lait qu’elle lui donnait. Juste à côté, un autre tableau figurait une scène de vie quotidienne ; de retour à cinq heures, Jonas prenait dans la cuisine le chocolat chaud et la tartine à la confiture de framboise que sa mère lui avait préparés à l’avance. Affamé, l’écolier engloutissait la collation sous le regard bienveillant de cette fée qui souriait, adossée au mur en l’observant. Tendre petite mère qui n’était plus, plus il avait grandi, plus il s’était étonné qu’elle eut donné sa main blanche à un homme tel que son père. Elle, douce et frêle, qui fredonnait gaiement et lui, obtus et lourd, silencieux patriarche fulminant de rigueur et d’exigeance. Il pouvait bien comprendre qu’elle ait été la seule femme sur terre à pouvoir l’attendrir, mais elle, qu’avait-elle pu lui trouver, à ce monstre hideux et gras ? Peut-être ses yeux, bleus… On pouvait bien pardonner un choix aussi futile et malavisé à une jeune fille, innocente comme elle avait dû l’être avant de se marier, et Jonas ne songeait pas un instant à le lui reprocher… D’ailleurs, n’avait-elle pas été la première à le subir, ce choix ? On n’avait pas le droit de nourrir de rancune à l’encontre d’une femme si douce, si exemplaire. Jusqu’au bout, jamais elle ne s’était plainte, poussant le mérite jusqu’à simuler un certain bonheur auprès de lui, qui surveillait dans l’ombre l’exécution docile de ses volontés.

Petit à petit, les visages faisaient demi tour sur le fil acéré du temps et Jonas, pour ressortir de là, marchait vers ses dernières toiles. Pressant le pas pour éviter ces figures trop dures, trop familières et trop gorgées de larmes, il ne pouvait s’empêcher malgré tout d’entrevoir la porte de l’appartement se refermer sur l’épouse furibonde, le juge hautain le séparer de ses enfants, l’appartement se vider de son âme à mesure que les objets, à la suite de la famille, fuyaient sa triste mine. Fermant les yeux pour stopper cette chute, il voyait tout de même la blanche trôner en fin de course, une montagne couverte de froid, d’un hiver pénétrant et humide, comme un verre de cet alcool dont il s’imbibait jour après jour… pour oublier la course du temps et ses aiguilles, pointues, qui tour après tour rognaient un peu plus le fil de sa vie, qui tour après tour éloignaient de lui le chocolat chaud et la tartine à la confiture de framboise, brouillaient les visages de fées en laissant tout derrière elles.

Il n’avait plus la force d’éplucher quoi que ce soit, il reposa tout sur la table, pour agripper son visage, sentant grossir de profonds sanglots… mais tout cela était trop bête, pleurer tout seul dans sa cuisine pour des évènements dissipés… Songeant à tout cela, il se souvint de… et les larmes sont restées dedans. Il a regardé à la fenêtre les voitures qui d’en haut ressemblaient à des jouets ; les passants qui allaient, comme toujours, dans des directions opposées ; les policiers qui posaient des contraventions ; les contrevenants qui arrivaient quelques instants trop tard, pour faire des grimaces. De loin, il songea à M. Royer, qui devait être mort, et qui s’acharnait à vivre en lui. Son terrible sourire se teinta d’une douceur étrange, celle de la vieillesse partagée, après le combat, quand les anciens ennemis comptent de part et d’autre le nombre de leurs morts et se retrouvent, entre mains sanglantes et désolées, pour pleurer la multitude enfouie. Cela lui semblait évident, il avait exilé les siens de son existence à force de bêtise. Son père le lui avait dit… «Foutaise !» Et Jonas, amèrement, sé répétait ce mot…

Il n’était pas parfait, mais ses rêves étaient modestes, il n’avait jamais eu l’orgueil de chercher l’impossible. Humblement, il avait travaillé tant qu’il pouvait, soigné tant qu’il pouvait, été honnête tant qu’il pouvait, aimé tant qu’il pouvait, aussi, et sans se plaindre. On lui avait donné du plaisir, bien sûr, et il savait vaguement, comme une rumeur que l’on entend quelque part, qu’il s’était trouvé heureux souvent. Pourtant, cela, il avait oublié de le peindre. Malgré ces éclairs de bonheur, il était triste infiniment puisque toujours on l’avait quitté, contre son gré, pour d’autres plus forts ou plus beaux, d’autres qui brillaient alors que lui n’avait jamais été qu’une chose terne, insignifiante. Tant qu’il lui restait assez de temps pour se révéler plus tard, on avait cru en lui, un peu, et puis on avait quitté la pièce pour une promenade dans le jardin qui n’en finissait pas de se prolonger, jusqu’à ce qu’il comprenne, trop tard, qu’on avait fui à Varennes. Alors il ne restait plus rien, plus personne et il était devenu vieux, sans plus jamais revoir de fée. Tout ce qu’il avait voulu pourtant, c’était faire sourire ceux qu’il aimait. Sur la table, le café a refroidi.

Tandis qu’il faisait quelques pas dans la cuisine, il entendit chanter la fenêtre ; un tout petit moineau venait de se poser sur le rebord, et gonflant sa gorge avec fièreté, il sifflait joyeusement à l’adresse de Jonas. Timidement, il observa la minuscule créature qui élançait des trilles dans l’air, pour son seul plaisir, sans rien lui demander et… à l’exact moment où il en avait besoin ! Il pensa à ses vieux amis disparus, comme il les berçait quand ils étaient si tristes, ceux qui étaient partis depuis avec la femme, les enfants, les meubles, la jeunesse, les tartines et les sourires, il pensa à tous ceux-là pendant un très bref instant puis la pensée se tut, et il ne fit plus qu’écouter l’oiseau, avec émotion. Celui-ci, tout en sifflant, se mit à sautiller à travers la cuisine, sur la table, se rapprochant de Jonas dans une danse guillerette, comme pour le distraire, comme pour le consoler.

Dans un mouvement hypnotique, l’homme s’est, très lentement, pour ne pas effrayer l’oiseau qui poursuivait ses pas la table, rapproché ; il saisit la poignée de la fenêtre, doucement et c’est à cet instant que l’oiseau prit peur et tenta de s’enfuir. Jonas referma très vite l’issue, au moment même où le moineau allait franchir le cadre. Si bien qu’il le tua. Jonas était un homme plein de tristesse.

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