Archive for the ‘Histoires’ Category

L’odeur de soi

Histoires | Posted by Picarof novembre 22nd, 2010

– Tu te grattes encore !

– Je ne me gratte pas ; je râcle.

– T’essaies de faire quoi ? Tu vas te faire mal à gratter comme ça. Arrête. Et puis ça me fait peur.

– J’essaie juste d’enlever cette couche d’huile qui me recouvre.

– Quelle couche d’huile ? Tu as pris deux douches, aujourd’hui. Les murs dégoulinaient. On aurait dit qu’ils suaient.

– Tu ne sens pas, cette odeur sur ma peau ?

Elle sent.

– C’est l’odeur de ta peau, c’est tout.

– Non, CE N’EST PAS l’odeur de ma peau.

– Comment peux-tu le savoir, tu ne te sens pas.

– C’est MA peau, non ? Je connais bien son odeur ! Je te dis que CE N’EST PAS l’odeur de MA peau.

– C’est quoi, alors ?

– De la friture, des gaz d’échappement, l’odeur des autres… Et le savon, et la poussière, et puis la bouffe, et le tapis qui pue l’odeur des pieds des autres, enfin de leurs chaussettes ! Je suis allé aux impôts, hier, ça sentait la photocopieuse. Les guichetiers empestent la photocopieuse comme ceux du McDo sentent la frite. Tout ça n’est pas moi ; c’est l’odeur de leur fric ! Ah, je me couvrirais de merde si elle ne sentait pas l’abattoir et l’usine !

– Tu ne disais pas ça ce midi…

– Il faut bien que je mange ! Tu voudrais que je meure ?

– Arrête de te gratter comme ça… tu me fais mal.

– Ah, tu ne sais pas ce que ça fait, toi ! Toi, tu marches avec eux, tu te mets du parfum comme si…

– Comme si quoi ? Il ne sent pas bon, mon parfum ?

– Mais tu ne comprends rien ! C’est bien ce que je dis ; tu te mets du parfum comme si ça t’inventait. On te vend une odeur et tu vas te chercher dedans – et tu vends à elle, contre du réconfort. Tu mens, tu mens comme eux, jusque dans ton odeur, sur ta peau, dans tes mots – dans tes pensées, dans tes rêves. Tu ne fais que répéter ce qu’on te dit. Tu crois que tu penses, mais tu as disparu sous leur mots qui t’écrasent et tu ne cherches même plus ton odeur ! Tu es morte.

– Tu dis n’importe quoi. Tais-toi ! Ça me blesse.

Elle pleure.

– Mais arrête un peu de geindre, arrête un peu d’être docile ! Tu ne te souviens pas ?

– Me souvenir de quoi ?

– De ton odeur ! De ton parfum, de ta couleur. Tu n’as pas besoin de t’habiller, reste nue, tu es belle. Tu ne peux pas savoir comme cela m’enrage de te voir te couvrir quand moi je peine à démasquer ce que je fus. C’est en dessous… une rivière souterraine qui fait battre la terre comme un cœur. C’est au-dessus… ce qu’il y a derrière le ciel et lui donne ses teintes, ce qui le rend si beau. Ça coule au pays de nulle part et je l’entends partout.

– Comment veux-tu que je sois nue, avec tes mots qui me blessent sans arrêt ? Je ne supporte plus de me couper, j’ai déjà trop de cicatrices. Et puis le monde… Toi, tu restes ici, la parlotte est facile ! C’est trop facile de me faire des reproches. Sors un peu, on verra ! Face aux hostiles…

– Ah, les hostiles, parlons-en ! Ils se sont oubliés, eux-aussi. Continue comme ça, tu deviendras l’hostile de quelqu’un.

– Mais toi, en cherchant ton odeur, tu nous refuses tous… Je ne crois plus en la pureté, le temps fane les lys à la naissance. Que sais-tu accueillir ?

Il cesse de gratter.

– Pour l’instant, je refuse. J’ai trop peur de me perdre. Pour l’instant.

Le nom du fils

Histoires | Posted by Picarof octobre 23rd, 2010

Au café, tard.

Au carrefour des rues du Garet et de l’Arbre sec, ils défilent, comme soufflés par l’air nonchalant de cette nuit d’été. Exemples jamais-exemplaires d’une mode insipide, les jeunes femmes, les jeunes hommes arborent des tenues dont seules les couleurs semblent varier ; les tissus et les coupes accusent une consanguinité qui se voudrait bourgeoise, dynamique et vaguement classieuse.

Elle n’est que violente.

Des specimens-de errant au gré du vent… Chacun porte la tenue adéquate, les marques du temps et de l’épreuve semblent chassées pour toujours des peaux trop lisses, des sourires impeccables de cette jeunesse Biactol-appareil dentaire. La singularité, un handicap à dépasser ; le mouvement quant à lui, sera bientôt mâté.

Presque noyés dans cette petite foule assoiffée, trois serveurs tatoués se démènent, les yeux cernés ; au gré des «S’il vous plaît!», ils vont et viennent, ondoiement exclusif de cette flaque d’indolence.

Face à moi est assis F., un homme grand, massif et chauve.

En regardant les décombres de virilité qui se trémoussent sous nos yeux, nous rions, un soupçon d’effroi vaguement distillé dans nos moqueries… Sommes-nous vraiment les seuls à voir les choses ainsi ? Nous cherchons, avec un embarras certain, des miettes de révolte dans la soupe qui se présente à nos yeux désolés, sous le nom de Jeunesse.

En vérité, il sont peut-être morts.

Oh, bien sûr, ils plaisantent, ils rient parfois, certains parlent plus fort que d’autres, ils draguent, ils veulent et ils n’ont pas de rides… mais cette ébullition a quelque chose de factice.

À bien renifler l’air, ça sent au fond le relent d’algue au bord de cette mare qui fut peut-être un océan, un jour.

À l’angle de nos gloussements se glisse un soupir jaune. Entre deux mimiques, parfois, se cache dans les yeux de ce jeune homme, de cette fille, un soupçon fulgurant de gêne ; la sensation du vide ou de l’inconsistance, qui aussitôt est chassée d’un revers de la main, d’un gimmick amusant ou bien d’un lieu commun.

On n’a rien vu, on n’a rien entendu, on ne s’est pas senti comme rentrant chez soi, s’apercevant qu’on a perdu les clefs… On n’a pas fouillé, fouillé encore, on ne s’est pas aperçu que les poches étaient, désespérément, vides, qu’il n’y avait plus de trousseau.

R.A.S.

La porte close derrière laquelle un chien attend qu’on le nourrisse n’existe pas.

Entre F. et moi, les plaisanteries fusent malgré tout, puisque c’est l’été et qu’il est tard, puisque demain tout recommence comme la veille et qu’on n’arrête pas comme ça les inerties des masses.

Et puis… d’un coup, c’est le revirement.

Ça glisse. La conversation prend d’autres allures et la couleur de cette ombre qui habite les regards rieurs, derrière l’éclat, remplace le diaphane de la brise. La houle des m’as-tu-vu semble s’éloigner, s’amoindrir.

Sans savoir ce qui nous a menés en ces lieux de l’esprit, F. me parle de son père. C’est d’après lui un homme au cœur tanné, un roc, le plus dur de tous les hommes. Comme je trouve d’autres hommes de la sorte, F. multiplie les exemples, parce que c’est son père, parce que même s’il décrit un défaut, il faut que ce soit exacerbé, il faut de l’hyperbole…

Traces d’une admiration inconditionnelle pour son Papa, me dis-je, candide haine…

Des décennies plus tard, il refuse encore de me décrire un homme, mille fois il préfère me peindre un monstre. Face à mes résistances, il insiste et, poussé dans ses retranchements, il me raconte l’Anecdote traumatique, celle qui, confirmant les petites peurs, a ouvert pour toujours des gouffres de questionnements. Si ce récit ne me convainc pas…

Peu avant la fin de la guerre d’Indochine, il avait dû rentrer en France ; six mois plus tard, il était marié et achetait une maison ; on ne tarderait plus à concevoir F.. D’un coup d’un seul, Monsieur avait choisi de se fixer, et n’était jamais revenu sur sa décision.

Ingénieur, il avait poursuivi sa carrière avec brio, fort de cette rigueur extrême qui l’avait rendu invivable pour ses subordonnés, ses collègues et finalement, toute la hiérarchie. On ne saurait attribuer cette détestation unanime à une rudesse superflue, ou bien à un problème de communication, puisqu’il était la cause de six départs malencontreux, preuve s’il en est de sa foncière opiniâtreté, teintée d’acrimonie.

Ceux qui avaient essayé de précipiter son départ avaient été licenciés car il était inattaquable et, quoiqu’humainement nuisible, sa compétence extrême l’avait rendu nécessaire à toute l’usine. La tentative d’éjection la plus probante de sa carrière s’était d’ailleurs conclue sur une grève de l’ensemble du personnel et une intervention du directeur général, en faveur de Monsieur ; haï mais nécessaire, c’était son paradoxe, celui des hommes d’exception.

En famille, il se comportait de même ; jamais il n’avait eu un geste de tendresse devant son fils, qui s’en demandait parfois comment il avait pu venir au monde ; il veillait au grain avec un bâton et une humeur rigoureusement égale ; rien ne lui échappait et personne n’avait jamais pu lui tenir tête.

Un jour, F. apprit qu’un jeune homme d’Asie allait bientôt vivre à la maison, pour la durée de ses études ; à mots couverts, sa mère lui annonçait ainsi l’existence d’un demi-frère.

Quelques mois plus tard, une lettre arriva. Quoiqu’elle soit adressée à Monsieur, c’est la mère de F. qui l’ouvrit et, la première, la lut. Décontenancée, elle invita son fils à la lire à son tour. Quelques mots soulignaient le caractère inhabituel de la missive : elle n’était pas écrite par le correspondant régulier, on s’en excusait. La raison en était aussi simple que terrible, le fils de Monsieur avait trouvé la mort dans un accident de la route, à l’âge de dix-sept ans. F. était donc de nouveau fils unique après avoir, quelques mois durant, eu un grand frère qu’il n’aura jamais vu.

Au retour de Monsieur, la lettre était posée sur le meuble de l’entrée, comme tous les courriers qui lui étaient adressés. Curieux, le jeune F. s’était dissimulé dans un recoin pour observer son père durant sa lecture, sans que celui-ci le remarquât. Il redoutait sa réaction, dans ce mélange de sentiments propre aux situations véritablement inattendues. La réception de la nouvelle, en effet, allait le marquer profondément, créant une fêlure dans laquelle, en écoutant son récit, je sentais qu’il avait établi sa croissance : Monsieur n’eut aucune réaction. Pas de larme, pas le moindre rictus, pas d’attitude étrange dans les jours qui ont suivi la nouvelle ; rien.

Ici s’arrête le récit de F.. Alors qu’il prononce les derniers mots, je vois son regard briller bien plus qu’à l’habitude. Sa voix reste solide, grave, mais il a les larmes aux yeux, les traits tirés et je sens qu’une boule s’est formée dans sa gorge, quoiqu’il n’en laisse pas deviner grand chose.

Monsieur est un très vieil homme, maintenant. Veuf, il vit seul, son unique fils lui rend visite fréquemment. Le temps n’a rien changé de son caractère glacial, il est resté muet, inexpressif, sur bien des sujets. F. n’a jamais eu l’occasion de lui poser ces questions qui le tracassent depuis longtemps et ne l’a jamais provoquée non plus, comme s’il aimait l’angoisse que suscite : «A-t-il appris à ne rien exprimer… ou bien exprime-t-il en chaque instant une authentique absence d’émotion ?».

Et puis, bien sûr, cachée derrière : «…Et si on lui apprenait ma mort ?»

Il a failli, parfois, profiter de ces moments à deux récemment hérités pour en parler, de ce frère… Il aurait suffi pour cela d’une humeur à peine propice, d’un silence un peu triste, d’une petite goutte de mélancolie ; il aurait suffi de quelque chose qui n’est jamais passé par là. À chaque fois que l’idée lui traversait l’esprit, il détournait les yeux, imaginant des phrases, mais les paroles, nouées dans sa gorge, laissaient sa bouche en cœur, vide de mots. Il avait beau tousser, alors, rien ne sortait qu’un mugissement vague.

Cependant, je n’ose pas lui faire remarquer qu’il n’est pas anodin, peut-être, que le plus sec de tous les Hommes – Monsieur – ait nommé Franck son fils de France. Je n’ose pas… pour le moment.

Eldorado

Histoires | Posted by Picarof septembre 11th, 2010

Le vieux navire titubait dans la tempête. Impitoyable, la houle le ballotait de droite à gauche, d’avant en arrière, tandis que la grêle gifflait le visage des matelots. Au plus lointain du mât, un pavillon noirci par la crasse avait paresseusement cessé de flotter et sa mélancolique teinte effrayait les rares voiles qui, les jours maussades, semblaient agiter l’horizon.

«Souquez ferme», «À babord», les ordres pleuvaient, mais à la manière d’un crachin perdu dans ce déluge. Celui qui les prononçait se confondait avec une cape qu’il ne prenait plus la peine de rapiécer, c’était une ombre vacillante qui servait aux marins de capitaine ; une nuit, dans un rugissement, le vent avait emporté son chapeau. Les hommes, fidèles, s’exécutaient, quoique la voix s’éteigne… Elle qui devait les mener à l’autre bout du monde, elle n’était plus pour eux qu’un salut, le dernier. Alors que les nuages noyaient les étoiles, menaçante, l’écume prenait d’assaut ce bout de bois que la mer maltraitait ; menaçante, l’écume harcelait le pont et ses naufragés. Ils ne naviguaient plus depuis longtemps, ils survivaient sur un îlot mobile où chaque minute éloignait un peu plus le foyer devenu mythique.

Pourquoi étaient-ils partis ? Certains se souvenaient du jour où le zéphyr avait soufflé l’histoire d’un pays merveilleux, à l’autre bout du monde… Une voix étrangère avait conté les montagnes verdoyantes, les animaux fantastiques, les pommes d’or et les odalisques aux lèvres sirupeuses… Le Capitaine alors était un homme fort, à l’orgueil souriant. Charmés, l’aventure pour promise, tous avaient embarqué… Que subsistait-il à présent de ces regards confiants, de ces bras forts, indéfectibles ? Des fièvres ne restait plus que la maladie…  des mots pour guenilles, des légendes pour reliques. Certains les avaient oubliées, ceux que la tempête avait assourdis et qui ne pouvaient plus les entendre prêcher.

Quoi qu’il en soit, chaque jour et chaque nuit n’étaient plus qu’une course contre un péril dont le nom remplaçait peu à peu celui de leur vaisseau, un mot que nul ne prononçait mais dont le sceau marquait chaque visage et chaque geste. Il érodait les hommes comme le sel la coque, comme le doute le capitaine… le dernier port, l’ultime fatigue.

Et puis, enfin, le matin revenait, sans découvrir le ciel. Le soleil diluait dans les nuées de l’orient une lumière sans chaleur et c’est dans cet armistice que festoyaient les hommes aux rires encore nerveux. Ils trinquaient pour la forme à la santé du capitaine, qui comme chaque nuit avait mis de côté leur dernier jour ; un peu de foi sincère se rallumait parfois mais c’était pour le rhum qu’à la fin de chaque tempête ils prenaient la peine de chanter. Dans ces moments-là, le capitaine rejoignait sa cabine, loin des regards, pour étudier la route. Comme d’accoutumée, le début de la liesse ouvrit ce matin-là  l’abysse de sa solitude.

Derrière la porte close, le capitaine aussitôt arrivé s’installa sur une chaise étroite, au bois grinçant, inconfortable. Il entendait les chants, les cris des marins ivres sur le pont. Ils chantaient pour l’honneur, et pour le capitaine, ils chantaient pour la gloire de vaincre la tempête, ils chantaient pour le rhum qui coulait chaque jour, à souhait. Le capitaine connaissait ces airs, ils les avait appris dans sa jeunesse, quand sous le pavillon du Roi il devenait marin. Tandis que tous ses camarades pensaient à leur solde, à leur femme et au repos, en entonnant ces chants, il construisait déjà des rêves différents, des architectures plus grandioses. L’horizon ne lui suffisait pas et puis quelle satisfaction trouver dans ces victoires de misère ? Chaque vaisseau repartait, inéluctablement, pour combattre les mêmes ennemis, pour gagner les mêmes guerres et pour l’année suivante les perdre, encore, encore, encore. La seule joie que retenait son coeur était celle d’acquérir, lentement mais sûrement, les moyens de rendre son nom immortel, le reste glissait sur lui et s’échappait, comme les vagues sur le pont retournent à la mer.

Assis sur cette chaise, les souvenirs brillaient devant ses yeux, sous forme de trophées. Les tiroirs du bureau avaient été pillés, le butin exposé sur cette table de cartographie. Une flasque d’argent aux incrustations d’or montrait des voûtes étoilées ; un fusain détaillant un homme, chargé d’un lourd rocher qu’il faisait rouler jusqu’en haut d’une colline, était suivi de cette légende : «L’adversaire». Parmi ses manuscrits, sur les feuillets les plus pâles, des sphères signifiaient la Terre. D’un œil hagard, il les toisait, la gorge pleine de vin amer et de regrets. Il ne tenait plus de journal de bord ; il avait jeté ses flacons d’encre par dessus bord et dit aux matelots qu’ils étaient épuisés.

Depuis des mois déjà, ils parcouraient la mer et chaque matin ils faisaient couler le rhum. Les cales en étaient presque vides, bientôt ce serait la mutinerie. Quand les hommes, une fois condamnés à la sobriété, s’apercevraient des ses mauvaises manœuvres, le désespoir les changerait en meute, ils ne tarderaient plus à se venger de lui. Sa tête ne dépendait plus que du breuvage capiteux, lui qui errait déjà sans couvre-chef parmi cet équipage de bacchants. Alors, durant leurs éphémères fêtes, il rejoignait la chaise de laquelle, Souverain déchéant, il arrosait de pleurs le lierre de ses angoisses, qui jour après jour l’étouffait au coeur de la sombre cabine.

Enivré lui aussi, il vida le tiroir de son dernier mystère : un parchemin plié, qu’il n’ouvrait plus du tout. Quand celui-ci fut sur la table, l’homme à la cape déchirée sentit ses joues subitement mouillées de larmes. Il prononça pour lui les mots qui lui auraient valu la vie, si quelque matelot avait pu les lire ou les entendre :

«Nous ne sommes plus sur la carte depuis mai.
Combien de temps encore pourrai-je les flouer ?
Savent-ils que leur vin a le goût de l’écume ?»

Jonas

Histoires | Posted by Picarof décembre 8th, 2009

Jonas était un homme plein de tristesse. Assis tout seul dans sa cuisine, il épluchait des pommes de terre et regardait par la fenêtre les passants arpenter la rue, sous la pluie de novembre. Comme souvent, des visages anciens repeuplaient sa mémoire. Il retrouvait, l’instant d’un souvenir, le mouvement et les impressions qui avaient été siens en d’autres temps, en d’autres lieux.

Sa femme un jour de mai se déployait sous son regard, fébrile, hagarde, tremblante de joie. Un sourire irradiait ce jour-là sa bouche, et chacun de ses traits, … elle en devenait belle, comme… une actrice, comme une reine. Si belle qu’il n’osait plus poser ses lèvres sur les siennes. Ce ne pouvait pas être elle, la femme qui l’avait épousé, celle à qui il disait « tu », pas cette admirable monstruosité qui se dressait droite entre ses bras, trop grande et trop belle – diable, ce qu’elle était belle !-, prête à le dévorer. Une seconde durant, à peine, il crut ce qu’il voyait : un être, un quelque chose qui pouvait – le punir ou s’évanouir à la moindre fausse note. Ne plus bouger. L’idée du ridicule brisa. Jonas se mut ; il embrassa, à tout hasard. Non ce baiser ne portait rien d’extravagant. En ouvrant les yeux de nouveau, comme dans un réveil, la vision avait disparu, la femme-fée volatilisée. Plus que l’épouse et son mari. En cette seconde, la familiarité lui avait semblé intolérable…

L’image s’évanouissait, Jonas dans sa cuisine ressentait comme une gêne de se retrouver là, tout seul, à regarder le mur dans la pièce silencieuse, en tête à tête avec une patate nue. Mais pourquoi cette gêne, il ne comprenait pas… Etait-ce le mur ou la fenêtre ? Il jeta le légume dans l’eau et se remit au travail, comme il l’avait toujours fait… pour dissiper. Ses pas dans le dédale l’amenèrent alors devant l’immense portrait de M. Royer, son professeur d’histoire au collège. C’était un homme austère, vêtu d’un éternel costume sombre qui se confondait souvent dans l’esprit de ses élèves avec la soutane d’un prêtre. Sa silhouette se détachait alors de la lumière crue et pesante, étouffée, d’une matinée d’hiver ; à la fenêtre, on voyait dans la cour des corbeaux voler, de branche en branche, sur les arbres effeuillés par le vent froid, qui charriait quantités de pluie et de neige depuis des mois, gifflant les visages avec violence à la moindre occasion… Cette violence même qui envahissait, les mauvais jours, les longs silences accablés de M. Royer. Ce jour glacial, il s’était avancé vers Jonas, en particulier, et par une sorte de miracle, sans qu’il comprenne pourquoi, il avait esquissé comme un sourire fin. Personne d’autre ne l’avait remarqué, personne ne le croirait non plus, mais il l’avait bien vu et devait s’en souvenir toute sa vie comme d’un évènement majeur. M. Royer savait sourire, lui aussi, M. Royer éprouvait peut-être même des sentiments… M. Royer parfois devait être content. L’explication ne devait pas tarder à suivre les faits ; le stylo du jeune Jonas s’était mis à fuir et il avait taché son visage de bleu. M. Royer s’en amusait, à ses dépends. L’humiliation le glaça, puis ce fut l’effroi devant la face cruelle de cet ignoble personnage et la honte enfin le fit rougir à n’en plus pouvoir. M. Royer était content… quand il prenait l’hostie et qu’il se figurait manger le corps de l’un de ses élèves. M. Royer était un monstre qui l’avait poursuivi en se moquant toute sa vie, et qui continuait de le faire frémir, chaque fois qu’il entrevoyait dans un visage la face cruelle de l’homme, son nez court et droit, sa peau blafarde, ses petits yeux et son sourire fin ; chaque fois qu’il lisait son nom sur une plaque de médecin ou d’avocat, chaque fois qu’il y songeait depuis, la honte le submergeait sous ce visage. Dans sa cuisine, à ce moment, Jonas entendait des corbeaux.

Vite, Jonas, pour se rassurer, détourna son regard vers un portrait de famille très ancien, pour y chercher le corps de sa mère qui le portait contre sa poitrine, alors qu’il était nouveau-né. Elle avait le visage blanc d’une poupée et la douceur du lait qu’elle lui donnait. Juste à côté, un autre tableau figurait une scène de vie quotidienne ; de retour à cinq heures, Jonas prenait dans la cuisine le chocolat chaud et la tartine à la confiture de framboise que sa mère lui avait préparés à l’avance. Affamé, l’écolier engloutissait la collation sous le regard bienveillant de cette fée qui souriait, adossée au mur en l’observant. Tendre petite mère qui n’était plus, plus il avait grandi, plus il s’était étonné qu’elle eut donné sa main blanche à un homme tel que son père. Elle, douce et frêle, qui fredonnait gaiement et lui, obtus et lourd, silencieux patriarche fulminant de rigueur et d’exigeance. Il pouvait bien comprendre qu’elle ait été la seule femme sur terre à pouvoir l’attendrir, mais elle, qu’avait-elle pu lui trouver, à ce monstre hideux et gras ? Peut-être ses yeux, bleus… On pouvait bien pardonner un choix aussi futile et malavisé à une jeune fille, innocente comme elle avait dû l’être avant de se marier, et Jonas ne songeait pas un instant à le lui reprocher… D’ailleurs, n’avait-elle pas été la première à le subir, ce choix ? On n’avait pas le droit de nourrir de rancune à l’encontre d’une femme si douce, si exemplaire. Jusqu’au bout, jamais elle ne s’était plainte, poussant le mérite jusqu’à simuler un certain bonheur auprès de lui, qui surveillait dans l’ombre l’exécution docile de ses volontés.

Petit à petit, les visages faisaient demi tour sur le fil acéré du temps et Jonas, pour ressortir de là, marchait vers ses dernières toiles. Pressant le pas pour éviter ces figures trop dures, trop familières et trop gorgées de larmes, il ne pouvait s’empêcher malgré tout d’entrevoir la porte de l’appartement se refermer sur l’épouse furibonde, le juge hautain le séparer de ses enfants, l’appartement se vider de son âme à mesure que les objets, à la suite de la famille, fuyaient sa triste mine. Fermant les yeux pour stopper cette chute, il voyait tout de même la blanche trôner en fin de course, une montagne couverte de froid, d’un hiver pénétrant et humide, comme un verre de cet alcool dont il s’imbibait jour après jour… pour oublier la course du temps et ses aiguilles, pointues, qui tour après tour rognaient un peu plus le fil de sa vie, qui tour après tour éloignaient de lui le chocolat chaud et la tartine à la confiture de framboise, brouillaient les visages de fées en laissant tout derrière elles.

Il n’avait plus la force d’éplucher quoi que ce soit, il reposa tout sur la table, pour agripper son visage, sentant grossir de profonds sanglots… mais tout cela était trop bête, pleurer tout seul dans sa cuisine pour des évènements dissipés… Songeant à tout cela, il se souvint de… et les larmes sont restées dedans. Il a regardé à la fenêtre les voitures qui d’en haut ressemblaient à des jouets ; les passants qui allaient, comme toujours, dans des directions opposées ; les policiers qui posaient des contraventions ; les contrevenants qui arrivaient quelques instants trop tard, pour faire des grimaces. De loin, il songea à M. Royer, qui devait être mort, et qui s’acharnait à vivre en lui. Son terrible sourire se teinta d’une douceur étrange, celle de la vieillesse partagée, après le combat, quand les anciens ennemis comptent de part et d’autre le nombre de leurs morts et se retrouvent, entre mains sanglantes et désolées, pour pleurer la multitude enfouie. Cela lui semblait évident, il avait exilé les siens de son existence à force de bêtise. Son père le lui avait dit… «Foutaise !» Et Jonas, amèrement, sé répétait ce mot…

Il n’était pas parfait, mais ses rêves étaient modestes, il n’avait jamais eu l’orgueil de chercher l’impossible. Humblement, il avait travaillé tant qu’il pouvait, soigné tant qu’il pouvait, été honnête tant qu’il pouvait, aimé tant qu’il pouvait, aussi, et sans se plaindre. On lui avait donné du plaisir, bien sûr, et il savait vaguement, comme une rumeur que l’on entend quelque part, qu’il s’était trouvé heureux souvent. Pourtant, cela, il avait oublié de le peindre. Malgré ces éclairs de bonheur, il était triste infiniment puisque toujours on l’avait quitté, contre son gré, pour d’autres plus forts ou plus beaux, d’autres qui brillaient alors que lui n’avait jamais été qu’une chose terne, insignifiante. Tant qu’il lui restait assez de temps pour se révéler plus tard, on avait cru en lui, un peu, et puis on avait quitté la pièce pour une promenade dans le jardin qui n’en finissait pas de se prolonger, jusqu’à ce qu’il comprenne, trop tard, qu’on avait fui à Varennes. Alors il ne restait plus rien, plus personne et il était devenu vieux, sans plus jamais revoir de fée. Tout ce qu’il avait voulu pourtant, c’était faire sourire ceux qu’il aimait. Sur la table, le café a refroidi.

Tandis qu’il faisait quelques pas dans la cuisine, il entendit chanter la fenêtre ; un tout petit moineau venait de se poser sur le rebord, et gonflant sa gorge avec fièreté, il sifflait joyeusement à l’adresse de Jonas. Timidement, il observa la minuscule créature qui élançait des trilles dans l’air, pour son seul plaisir, sans rien lui demander et… à l’exact moment où il en avait besoin ! Il pensa à ses vieux amis disparus, comme il les berçait quand ils étaient si tristes, ceux qui étaient partis depuis avec la femme, les enfants, les meubles, la jeunesse, les tartines et les sourires, il pensa à tous ceux-là pendant un très bref instant puis la pensée se tut, et il ne fit plus qu’écouter l’oiseau, avec émotion. Celui-ci, tout en sifflant, se mit à sautiller à travers la cuisine, sur la table, se rapprochant de Jonas dans une danse guillerette, comme pour le distraire, comme pour le consoler.

Dans un mouvement hypnotique, l’homme s’est, très lentement, pour ne pas effrayer l’oiseau qui poursuivait ses pas la table, rapproché ; il saisit la poignée de la fenêtre, doucement et c’est à cet instant que l’oiseau prit peur et tenta de s’enfuir. Jonas referma très vite l’issue, au moment même où le moineau allait franchir le cadre. Si bien qu’il le tua. Jonas était un homme plein de tristesse.

Sous les volets

Histoires | Posted by Picarof juillet 30th, 2009

La serrure émit un léger cliquetis quand la fille a ouvert la porte, comme un gémissement de métal. Un pas boiteux sur le parquet froid : un talon avait laissé son aiguille entre deux pavés. Au milieu de la pièce, elle est restée pétrifiée. Les cheveux, tordus en mèches démembrées, ponctuaient la bataille ; les yeux, finement maquillés de noir, écarquillaient, maintenant que les lignes tracées avec tant de précaution avaient unanimement fait un pas de côté, une funeste mascarade et, loin du tapage carnavalesque, des larmes ont fini de changer la Gorgone en clown triste.

La fille a ôté ses bas troués et tout le reste du costume. Vêtue de peau nue, elle est allée frotter son linge sale en famille solitaire sous l’eau brûlante d’une douche où, bientôt, elle a cessé de se tenir debout. Jamais le lavoir intime n’avait tant ressemblé à un berceau, et les vapeurs qui fumaient sur sa peau rougie par la chaleur et le crin hargneux du gant l’étourdissait des ecchymoses posées, le long de son cou et de ses hanches, par les baisers succuleux du vampire de cette nuit-là. Recroquevillée sous les salves de cette grêle en fusion, l’esprit moite et ridé, la fille a fredonné en se balançant une chanson qui n’existait pas. Il lui semblait que jamais le savon ne vaincrait l’odeur de l’autre peau qui l’avait envahie sans la conquérir, d’indifférence. La fille a continué de récurer le corps, de creuser la chair inculpée jusqu’à en excaver un peu d’enfance. Du sang a perlé. Rassurée, elle a coupé le robinet et, toujours accroupie dans la douche, elle s’est enveloppée d’une serviette propre et blanche, qui s’est tachée des minuscules lèvres de cruelle innocence.

Il faisait toujours nuit sur le pavé quand la fille est retournée au chevet du miroir pour s’y contempler, parée d’une robe impeccable, bouche écarlate et front dégagé. Dans le secret de sa chambre, dans le silence de la nuit, elle a mimé pour son propre spectacle la blanche fiancée au pied de l’autel. La fille s’est avancée à petits pas gracieux du reflet ému, lui adressant à la dérobée un sourire légèrement complice où la joie se mêlait à l’impeccable impatience. Timidement, elle a prononcé les voeux et pour finir, la fille a embrassé la mariée, devant tout le monde, sur une bouche froide et plate.

Sans se déshabiller, elle s’est couchée, le bout de ses doigts humant la douceur du tissu, une main sur la nuque, une autre sur la hanche, serrant entre ses bras vides un souvenir, le souvenir d’un diamant abandonné le long d’un chemin trop venteux. D’un pâle sourire dans l’obscurité, elle a évoqué cette fille sans mère et cette mère sans enfant qui lui avaient appris que la liberté se payait de chaleur, que pour briser ses chaînes on devait plus souvent déchaîner des crises de larmes que des rires et qu’à force d’apprivoiser la nuit, on devenait un monstre aux yeux des moutons duveteux qui peuplent la lumière du jour.

Cache-cache

Histoires | Posted by Picarof janvier 7th, 2009

«Dis, on joue ?
-A quoi ? Y a rien du tout, ici. On ferait mieux de partir.
-Non ! S’il te plaît, reste un peu. Joue avec moi !»

Sa voix, déformée par le désir, s’était faite miaulement. Je mis un temps avant de répondre, moins vaguement conscient du supplice que je lui infligeais que je n’osais me l’avouer. Au fond de ses yeux, si souvent malicieux, la crainte impérieuse et avide avait chassé tout mélange. Cette nudité m’effraya jusqu’au frisson ; je prolongeai le silence, déterminé à ne pas lui accorder ce dont il avait si visiblement besoin, savourant un malaise presque commun. Au-delà de son visage, s’entr’apercevait sa vie, en sourdine, sordide et mortifiante, et dans le cortège moribond de ses fêlures, l’héroïque courage qu’il lui fallait pour formuler des sourires. Comme les misérables qui détestent leur chagrin, il s’infligeait une seconde torture qui consistait à masquer ses tourments, pour mon seul confort… Il ravalait ses pleurs, en somme. Je ne sais pas très bien il s’y forçait, finalement… Peut-être craignait-il que la moiteur de son contact me pourrisse… Que ses démons s’affament de moi aussi ?  Son esprit traqué fuyait vers moi des colonnes de loups hurlants et de goules affamées, froides et familières, qui le poursuivaient dans son repos pour le dévorer, chaque nuit ; au matin, on lui rendait son corps, pour mieux recommencer, la nuit revenue.
Suspendu à mes lèvres, il épiait mes réactions, attendant la sentence. Soudain, je ne savais plus que dire.

Il est là, simple et muet, déjà ailleurs. La joie n’attend qu’un signe pour les enivrer de son vertige, qu’un mot pour les arracher à l’angoisse des lendemains, mais l’autre refuse. Il le regarde, sans comprendre pourquoi sa voix s’est enfuie, pourquoi il refuse d’être son frère. Ce silence, un coup de masse sur du cristal… Et les éclats qui coulent sur ses joues, pourpres… A chaque seconde déçue, le silence l’assourdit davantage et, ouvrant de nouveaux gouffres sous ses pieds, menace de l’y jeter. Il suffirait d’un mot pour l’empêcher de glisser… Il reste là, simple et muet ; déjà ailleurs.

«D’accord. On joue à cache-cache.
-Je compte jusqu’à treize !»

Je revois la joie dans ses yeux, intense, immense. Le temps de quelques minutes, de quelques heures, il allait jouir de ma compagnie, puiser l’oubli en elle. Son désir de jouer devenait agaçant mais je cédais à ses caprices, plus par répugnance pour ses appels marécageux que par envie. Il en réclamait toujours davantage, fort de l’autorité des faibles, encore quelques instants, cinq minutes… En outre, je goûtais avant l’heure au plaisirs de la charité, qui fait d’un homme un dieu et de l’autre une créature.

Certains jours, au prix d’efforts coûteux, il parvenait à s’arracher de lui-même à ma présence, et recherchait de la douleur au fond de mon regard indifférent ou soulagé. Je mimais parfois cette peine avec beaucoup de dégoût, malgré l’imploration maladive de ses yeux, dont je ne pouvais dire s’ils étaient injectés de poison ou s’ils en jetaient ; alors ses cils, d’ordinaire si fins, se changeaient en une rangée de dents acérées pour mieux dévorer mon image. Ses yeux ogres m’effrayaient au-delà de toute chose et l’envie pressante de fuir dans le bois me prenait au ventre. Alors, je redoutais la fureur de mon dernier départ.

La tête appuyée au tronc d’un platane, il se met à compter, assez lentement pour que son ami se cache, hurlant pour couvrir le son de ses pas. Dans quelques instants, il ouvrira les yeux et ne verra plus personne. Le frisson le traversera, succulent ; comme le papillon dansant pour celle qui va le brûler, il goûtera la frayeur d’un abandon, fascinante et délicieuse. La traque débutera au premier craquement perçu ; il feindra de se tromper de direction mais, là, il se retournera d’un geste. Comme l’aigle fondant sur sa proie, il se jettera sur lui et le fera tomber. Leurs rires, comme toujours rempliront les bois d’oiseaux affolés, de joie, de vie.

«Cinq… Six… Sept…»

Il fallait courir très vite, se mettre hors de le vue de cette Gorgone au visage blanc, qui chantait comme une sirène les amours de l’oiseau aux ailes de plomb.

«Huit… Neuf… Dix…»

L’excitation qui monte…

«Onze… Douze… TREIZE !»

Il était comme un frère pour moi. Etouffant d’un amour de boa, d’une tendresse de pieuvre.

Il ouvre les yeux et regarde autour de lui.

J’ai aujourd’hui soixante ans et je garde un souvenir très exact de ce rêve. Aujourd’hui encore, je ma demande comment il est possible d’en formuler de si riches et si foisonnants, comment on peut en quelques instants à peine se suggérer des années d’existence, comment on peut peindre ce qu’on ignore avec tant de précision. Je l’ai revu, une nuit, mon petit bonhomme en pleurs.

Les bois ont brûlé, le silence les ronge. Où est-il ?

J’avais alors dix-neuf ans et je retrouvai dans mon sommeil ce bois, le même, mais tout à fait calciné. Le petit garçon, accompagné d’un papillon gigantesque m’est apparu, une rose à la main.

Pas de craquement. Aucun mouvement. Un merle vient se poser sur la branche où hier encore babillaient les pinsons.

Dans chacune de ses joue s’était creusée une bouche, qui est restée muette à ma vue. Il est reparti dans la forêt, sans mot m’adresser et je me suis réveillé, un larme sur mon oreiller.

Une forêt de cendres a émergé de ce bois ; un torrent de feu coule à la place du calme ruisseau.

Pourtant, malgré les années, j’ai encore l’impression qu’il m’attend là-bas, mon ange, sans parvenir à lui aussi s’éveiller.

Le tronc de ce platane, plus torturé que jamais, s’ouvre à vue d’oeil et tombe à pans entiers. La brume s’abat, épaisse.

Je crois qu’il m’appelle, aveuglé par ses pleurs, qu’il tâtonne à ma recherche dans la pénombre de cette nuit. Qu’il ne saura plus voir.

Et au milieu des décombres, autour d’un enfant au visage blanc, aux larmes de cristal, un papillon danse, immense.