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L’odeur de soi

Histoires | Posted by Picarof novembre 22nd, 2010

– Tu te grattes encore !

– Je ne me gratte pas ; je râcle.

– T’essaies de faire quoi ? Tu vas te faire mal à gratter comme ça. Arrête. Et puis ça me fait peur.

– J’essaie juste d’enlever cette couche d’huile qui me recouvre.

– Quelle couche d’huile ? Tu as pris deux douches, aujourd’hui. Les murs dégoulinaient. On aurait dit qu’ils suaient.

– Tu ne sens pas, cette odeur sur ma peau ?

Elle sent.

– C’est l’odeur de ta peau, c’est tout.

– Non, CE N’EST PAS l’odeur de ma peau.

– Comment peux-tu le savoir, tu ne te sens pas.

– C’est MA peau, non ? Je connais bien son odeur ! Je te dis que CE N’EST PAS l’odeur de MA peau.

– C’est quoi, alors ?

– De la friture, des gaz d’échappement, l’odeur des autres… Et le savon, et la poussière, et puis la bouffe, et le tapis qui pue l’odeur des pieds des autres, enfin de leurs chaussettes ! Je suis allé aux impôts, hier, ça sentait la photocopieuse. Les guichetiers empestent la photocopieuse comme ceux du McDo sentent la frite. Tout ça n’est pas moi ; c’est l’odeur de leur fric ! Ah, je me couvrirais de merde si elle ne sentait pas l’abattoir et l’usine !

– Tu ne disais pas ça ce midi…

– Il faut bien que je mange ! Tu voudrais que je meure ?

– Arrête de te gratter comme ça… tu me fais mal.

– Ah, tu ne sais pas ce que ça fait, toi ! Toi, tu marches avec eux, tu te mets du parfum comme si…

– Comme si quoi ? Il ne sent pas bon, mon parfum ?

– Mais tu ne comprends rien ! C’est bien ce que je dis ; tu te mets du parfum comme si ça t’inventait. On te vend une odeur et tu vas te chercher dedans – et tu vends à elle, contre du réconfort. Tu mens, tu mens comme eux, jusque dans ton odeur, sur ta peau, dans tes mots – dans tes pensées, dans tes rêves. Tu ne fais que répéter ce qu’on te dit. Tu crois que tu penses, mais tu as disparu sous leur mots qui t’écrasent et tu ne cherches même plus ton odeur ! Tu es morte.

– Tu dis n’importe quoi. Tais-toi ! Ça me blesse.

Elle pleure.

– Mais arrête un peu de geindre, arrête un peu d’être docile ! Tu ne te souviens pas ?

– Me souvenir de quoi ?

– De ton odeur ! De ton parfum, de ta couleur. Tu n’as pas besoin de t’habiller, reste nue, tu es belle. Tu ne peux pas savoir comme cela m’enrage de te voir te couvrir quand moi je peine à démasquer ce que je fus. C’est en dessous… une rivière souterraine qui fait battre la terre comme un cœur. C’est au-dessus… ce qu’il y a derrière le ciel et lui donne ses teintes, ce qui le rend si beau. Ça coule au pays de nulle part et je l’entends partout.

– Comment veux-tu que je sois nue, avec tes mots qui me blessent sans arrêt ? Je ne supporte plus de me couper, j’ai déjà trop de cicatrices. Et puis le monde… Toi, tu restes ici, la parlotte est facile ! C’est trop facile de me faire des reproches. Sors un peu, on verra ! Face aux hostiles…

– Ah, les hostiles, parlons-en ! Ils se sont oubliés, eux-aussi. Continue comme ça, tu deviendras l’hostile de quelqu’un.

– Mais toi, en cherchant ton odeur, tu nous refuses tous… Je ne crois plus en la pureté, le temps fane les lys à la naissance. Que sais-tu accueillir ?

Il cesse de gratter.

– Pour l’instant, je refuse. J’ai trop peur de me perdre. Pour l’instant.